«Genderf*cker»: défier les genres

Dans un premier tableau bouleversant, une créature émerge d’une chrysalide, un être neutre, dont le genre n’aurait pas encore été assigné.
Photo: JULES BEDARD Dans un premier tableau bouleversant, une créature émerge d’une chrysalide, un être neutre, dont le genre n’aurait pas encore été assigné.

Après avoir présenté l’an dernier des versions préliminaires de son solo au ZH Festival et au Festival Phénomena, Pascale Drevillon procède ces jours-ci, à l’occasion du Festival TransAmériques, à la création en bonne et due forme de Genderf*cker. Avec la complicité du metteur en scène Geoffrey Gaquère, l’artiste – comédienne, performeuse et activiste pour les droits des personnes trans – prend un plaisir communicatif à brouiller les frontières et à repousser les limites, à récuser la binarité et à fournir des nuances, à abolir les catégories et à défier les genres.

Tenant d’abord et avant tout de la performance – en ce sens que la représentation est essentiellement constituée d’une suite d’actions, et qu’elle s’apparente à un rituel –, l’objet fait la part belle à la vidéo, à la photographie et à la musique, emprunte franchement au documentaire et à l’autobiographie. Dans un premier tableau bouleversant, où la composition planante de Bibi Club (Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque) occupe une place cruciale, une créature émerge d’une chrysalide, un être neutre, dont le genre n’aurait pas encore été assigné. S’enclenche alors une vaste exploration des stéréotypes associés à la masculinité, puis à la féminité, des rôles archétypaux qui sont parfois toxiques, souvent contraignants.

 
Photo: MAXIME ROBERT-LACHAINE À l’aide du maquillage et des vêtements, Pascale Drevillon se réincarne continuellement, procédant par le fait même à un admirable travail de déconstruction identitaire.

À l’instar de plusieurs artistes dans le monde, mais de bien peu de créateurs dans le Québec francophone – ce qui ajoute à l’importance de sa démarche –, Pascale Drevillon s’intéresse au queer, à la fluidité, à la splendide complexité du genre, en somme à une libre détermination des identités. Aux yeux de notre société binaire, cette réalité est bien plus subversive encore que la transition d’un genre à un autre. Didactique dans le meilleur sens du terme, le spectacle fait entendre, par l’intermédiaire d’extraits vidéo, des voix qui renforcent ou contestent la binarité. Parmi les plus inspirantes, il y a la philosophe Judith Butler (qui cite Simone de Beauvoir), mais aussi Pete Burns, leader du groupe Dead or Alive, sans oublier un jeune youtubeur trans qui explique qu’il ne ressent pas la nécessité d’une réattribution sexuelle complète par la chirurgie. La musique occupe également une place de choix, instaure des ambiances pour le moins contrastées, du cathartique Marilyn Manson à la sublime Maria Callas en passant par l’odieux Orelsan.

Sous nos yeux, pendant un peu plus de deux heures, Pascale Drevillon, dotée d’un charisme indéniable, ne cesse de se métamorphoser. À l’aide du maquillage et des vêtements, en se jouant brillamment des codes, en empruntant tout naturellement divers états de corps, en mélangeant son histoire à celles de personnages, elle se réincarne continuellement, procédant par le fait même à un admirable travail de déconstruction identitaire qui n’est pas sans évoquer celui de Cindy Sherman. Néanmoins, quelques longueurs subsistent. Avec 30 minutes en moins, le solo serait tout simplement implacable.

Genderf*cker

Création et performance : Pascale Drevillon. Mise en scène : Geoffrey Gaquère. Dans l’Espace Orange du Wilder, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 3 juin.