«.ES — Volet 1 — Soi » : mise en scène du désir

Les cinq comédiennes, qui s’incarnent, retracent leurs élans créatifs... en même temps que leur difficulté à travailler ensemble.
Photo: Odile Gagné-Roy Les cinq comédiennes, qui s’incarnent, retracent leurs élans créatifs... en même temps que leur difficulté à travailler ensemble.

Existe-t-il une solidarité féminine ? Le collectif Les Reines, dans le Chantier qu’il présente au Carrefour international de théâtre, fait le pari qu’il doit en être ainsi.

Avec. ES — Volet 1 — Soi, les cinq comédiennes nous présentent un théâtre documentaire relatant le processus de création qui les a amenées à faire groupe. Au centre de leurs préoccupations : le manque de confiance en soi des femmes, leur sous-représentation en politique, la rareté des modèles féminins puissants…

Sur une scène relativement dénudée, la représentation encore en chantier retrace globalement leur parcours, depuis leur rencontre au Conservatoire d’art dramatique il y a trois ans, en passant par les hauts et les bas de la création : les fissures au sein du groupe, leur désir de faire récit… puis l’entrée résolue dans le théâtre documentaire. Les #MoiAussi, également, et autres événements notables.

Entre ateliers d’exploration et réflexions — « Quel est votre rapport au féminisme ? » —, à renfort d’extraits audio ou de mise en scène de leurs échanges, les cinq comédiennes, qui s’incarnent, retracent leurs élans créatifs… en même temps que leur difficulté à travailler ensemble. Avancer dans la confrontation se révèle coûteux, l’absence de consensus entrave leur geste ; leurs hésitations nous sont livrées avec humour mais, surtout, avec véracité et pertinence.

Scéniquement peu habillée, la proposition gagnera certes à l’être davantage. Une substance riche traverse pourtant l’ensemble déjà, présage fort bon pour ce spectacle qui prendra l’affiche Premier Acte à l’hiver 2020.

Plongée féministe

Ce premier volet de ce qui deviendra peut-être un projet plus large fait mouche, par exemple, qui met en scène différentes postures des comédiennes : leur entrain inégal, notamment, à se revendiquer du mouvement féministe. Et leurs envies, demi-avouables, de chercher encore un regard d’homme.

Surtout, Soi offre une proposition qui en somme ne se dérobe pas à l’intime et à ses replis. Plusieurs expériences vécues nous sont partagées qui ne biffent pas les contradictions : des récits banals et parfois honteux, souvent tus ; autant de petits moments « sans histoire », que pourtant les comédiennes réintroduisent pour ainsi dire « dans l’histoire », à la lumière du jour et des mots.

Leur travail de mise en commun — entre elles, dans un premier temps ; avec un public dans un second — déploie ainsi un féminisme qui, par-delà la seule revendication, fait le travail d’une profonde mise en jeu : un courage est à l’oeuvre, par-delà l’apparente banalité des préoccupations, qui ménage tranquillement des « lieux d’entente ». Généreuses dans leurs interventions, les cinq comédiennes déploient un réel travail de la parole, avec à la clé d’authentiques espaces de liberté.

Si la société marchande n’avait pas si bien réduit le désir à la parade codée entre les sexes, il n’y aurait aucune difficulté à parler ici d’une véritable mise en scène du désir.

.ES — Volet 1 — Soi

Une production du collectif Les Reines, à Premier Acte en janvier 2020, avec Maude Boutin St-Pierre, Rosalie Cournoyer, Natalie Fontalvo, Noémie F. Savoie et Marie-Ève Lussier, ainsi que Claudelle Houde-Labrecque