«Pinocchio»: toute la vérité

Une scénographie et des éclairages prodigieux nous entraînent de la forêt à la mer, de l’enclos des ânes aux entrailles d’une baleine.
Photo: Elisabeth Carecchio Une scénographie et des éclairages prodigieux nous entraînent de la forêt à la mer, de l’enclos des ânes aux entrailles d’une baleine.

Marion Boudier, dramaturge de la Compagnie Louis Brouillard, qui publie ces jours-ci chez Actes Sud un deuxième ouvrage issu de ses incursions dans l’atelier de Joël Pommerat, explique à fort juste titre que ce dernier amène le pantin imaginé par Carlo Collodi en 1881 à incarner « un certain individualisme contemporain égoïste et fasciné par l’argent ». Inspirantes sans être manichéennes, exemplaires sans être doctrinaires, rarement les aventures de Pinocchio n’auront semblé si contemporaines.

En 2008, quatre ans après Le Petit Chaperon rouge et trois ans avant Cendrillon, l’auteur et metteur en scène offrait Pinocchio, une relecture du célèbre conte pour enfants franchement inquiétante et néanmoins magique, une expérience initiatique en clair-obscur qui s’apparente à une invitation aussi bien qu’à un avertissement. Onze ans plus tard, le spectacle de 75 minutes destiné à tous les publics (à compter de 8 ans) est accueilli par le Théâtre français du CNA — et plus particulièrement par Brigitte Haentjens, qui se passionne pour le travail de Pommerat depuis 20 ans—– juste avant d’être présenté à la Bordée à l’occasion du Carrefour.

« Mesdames messieurs, rien n’est plus important dans la vie que la vérité… Rien n’est plus important que la vérité… oui. Rien n’est plus important que de Vivre dans la vérité. » Ces paroles adressées au public en guise de préambule, c’est le Présentateur qui les prononce. Si l’homme, à la fois narrateur, guide, maître de cérémonie et metteur en scène, exprime avec tant d’insistance le caractère crucial de la vérité, c’est que Pinocchio — qui a, c’est bien connu, un engouement peu commun pour le mensonge — aura une quête périlleuse à mener avant de toucher à sa vérité, avant d’être authentique et que sa vie puisse commencer pour de bon.

S’adressant aux enfants aussi certainement qu’aux adultes, truffé d’ironie et d’intelligence, le texte traduit de manière cinglante la posture de l’être humain floué tel un pantin par le capitalisme. Quant à l’aspect esthétique de la représentation, on y trouve tous les frissons, tous les sursauts, tous les émerveillements qui ont fait la réputation du créateur. Une scénographie et des éclairages prodigieux, qui nous entraînent de la forêt à la mer, de la boîte de nuit à la prison, de l’enclos des ânes aux entrailles d’une baleine. Une composition originale dont le chant des instruments à vent prend aux tripes. Mais surtout cinq comédiens charismatiques, de véritables prestidigitateurs dont on jurerait qu’ils se métamorphosent dès qu’on cligne des yeux.

Pinocchio

D’après Carlo Collodi. Texte et mise en scène : Joël Pommerat. Une production de la Compagnie Louis Brouillard. Au théâtre Babs Asper du CNA jusqu’au 1er juin. À la Bordée, à l’occasion du Carrefour, du 5 au 8 juin.