Le théâtre pour secouer la peur des élus

Christian Lapointe a mis trois ans à réaliser son projet.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Christian Lapointe a mis trois ans à réaliser son projet.

Elle est là, toute prête : 80 articles pour la toute première Constitution citoyenne du Québec. Présenté à l’Assemblée nationale ce mercredi, le document né d’un vaste chantier initié par le créateur Christian Lapointe vise à réitérer le rôle du théâtre comme « agora populaire »… mais peut-être encore plus à « déjouer les forces de l’inertie » qui font que le Québec n’a pas de loi fondamentale.

« Cela existe et c’est la première fois. » Il est 10 h au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et Christian Lapointe constate qu’il est rendu là : avec une constitution sous les yeux, écrite par une assemblée constituante ouverte composée « de vrais citoyens qui ont fait ce travail-là sérieusement, sans qu’aucun lobby ne leur ait soufflé quoi que ce soit dans les oreilles. »

L’auteur, metteur en scène et comédien mijote ce projet depuis près de trois ans. Et ce n’était que la prémisse.

Sur le front politique, la Constitution sera présentée en matinée à la députée indépendante Catherine Fournier par Lapointe, le constitutionnaliste Daniel Turp (voir encadré) et l’ancienne bâtonnière Claudia P. Prémont, en plus de l’équipe de l’Institut du nouveau monde (INM), qui a supervisé le processus de consultations ayant mené au document. Mme Fournier remettra le tout à la ministre des Institutions démocratiques.

L’objectif ? Que le document vive. « Je veux que les pouvoirs publics ne puissent pas l’éviter », dit l’homme de théâtre, qui demande si la valeur de ce texte serait « moins vraie parce qu’il émane du théâtre et de la société civile plutôt que des pouvoirs publics ».

Puis, sur le plan théâtral, Christian Lapointe entame samedi un cycle de représentations qui le mènera dans une dizaine de théâtres du Québec dans la prochaine année. Point d’orgue des travaux de l’assemblée citoyenne constituante, le spectacle « Constituons ! » se compose de 17 scènes dans lesquelles Lapointe « témoigne de l’aventure telle [qu’il] l’a vécue ».

« Pendant deux heures, je joue un one man show pour présenter la démarche, raconte Lapointe. Qui j’ai rencontré, comment j’ai ramassé l’argent… J’utilise des images qui ont été filmées pour un documentaire. Je crée une oeuvre d’art qui n’est ni didactique ni straight. » Dans la deuxième partie de la représentation, la Constitution sera lue par des volontaires du public.

Qui ?

La matière du spectacle a émergé d’un véritable chantier, financé à près de 250 000 $ par des fonds publics. Dans la dernière année, quelque 250 personnes ont participé à un des dix forums citoyens organisés par l’INM partout au Québec. Plus de 1500 personnes ont aussi répondu à un questionnaire en ligne. Les idées brassées ont par la suite été débattues et adoptées par les 41 membres d’une assemblée constituante citoyenne.

Et qui étaient ces constituants ? Des gens tirés au hasard parmi quelque 600 volontaires recrutés dans un panel de la firme de sondage Léger et représentatifs de toutes les couches de la société. Lapointe soulève que « si on est capables d’enfermer des gens à vie avec des jurés tirés au hasard », le même processus est tout aussi valable pour composer une assemblée constituante. « Je sors de cette démarche avec la conviction qu’il n’y pas de meilleure méthode ».

Un bémol important, toutefois : aucun autochtone n’a participé, malgré des efforts répétés de l’INM pour en recruter. Ce qui n’empêche pas un article de la Constitution de prévoir qu’elle devra être « négociée de nation à nation » avec chacune des nations autochtones.

Modéré

Tout mis ensemble, Christian Lapointe évoque un vaste projet « de démocratisation, de vulgarisation et de promotion de nos droits citoyens. » « Parler de Constitution serait “aride et plate” ?, demande-t-il.  Mais non ! C’est un jeu d’écriture qui concerne tout le monde. »

Au Québec, le mot « constitution » est chargé et réfère à une sorte de champ de mines divisant fédéralistes et souverainistes depuis la Nuit des longs couteaux de 1981. L’évoquer fait presque peur. Christian Lapointe appelle à prendre un pas de recul. « Ça dit quoi, une constitution ? Ça dit qui tu es, qu’est-ce que tu veux et comment tu vas le faire. »

En ce sens, le document qui sera présenté au Parlement mercredi dessine « un Québec très ouvert et pacifique », note-t-il. On y affirme la souveraineté du peuple sans faire de déclaration d’indépendance, mais en « bousculant le statu quo » — notamment par ces idées « d’abolir toute référence à la monarchie » ou d’attribuer au « fleuve Saint-Laurent et à ses affluents une personnalité juridique ».

« C’est le projet de société que veulent les citoyens, pas les partis politiques, soutient Christian Lapointe. Comme artiste, quand on écrit, on le fait à partir d’un endroit. Avec ce projet écrit par des citoyens, je comprends mieux où je me tiens et à quel groupe d’humains j’appartiens. »

Celui qui se pose en « défenseur de l’inutilité de l’art dans un monde utilitariste qui formate tout » se trouve ainsi dans une posture particulière : « J’ai l’impression d’avoir fait oeuvre utile », s’étonne-t-il.


Daniel Turp en appui

Coprésident de l’assemblée constituante citoyenne, le constitutionnaliste Daniel Turp rappelait mardi que « le Québec a la compétence d’adopter une constitution », un pouvoir que prévoit la Loi constitutionnelle de 1982 et que seule la Colombie-Britannique a utilisé. « Un gouvernement qui voudrait initier une assemblée constituante peut le faire », dit-il. Et nul besoin d’arrimer la démarche à l’indépendance du Québec, ajoute M. Turp.

Selon lui, « il y a quelque chose d’essentiel dans l’idée qu’un peuple se dote de sa propre Constitution. Il y a un facteur d’identité, une façon de dire qui on est. On a plein de lois au Québec, mais pas de loi fondamentale globale. »