Jésus à Montréal

«Other Jesus» «n’est pas une pièce sur le christianisme», ce qui a été «très clair rapidement» à Toronto. Mais le metteur en scène est conscient que les Montréalais pourraient interpréter autrement ce cadre religieux.
Photo: Yuula Benivolski «Other Jesus» «n’est pas une pièce sur le christianisme», ce qui a été «très clair rapidement» à Toronto. Mais le metteur en scène est conscient que les Montréalais pourraient interpréter autrement ce cadre religieux.

Le cérémonial présenté cette semaine à l’église Saint Jax est d’une nature différente de celui que l’on attendrait dans un tel lieu : le sanctuaire de la rue Sainte-Catherine Ouest accueille une oeuvre théâtrale, Other Jesus. À la création, en 2017, l’hebdomadaire Toronto Now a qualifié cette pièce au sujet inusité de spectacle brechtien, « drôle et réfléchi ».

Ses créateurs torontois, Evan Webber et Frank Cox-O’Connell, se sont rencontrés à… Montréal, lors de leurs études en jeu à l’École nationale de théâtre du Canada. Après leur formation, en 2005, ils ont fondé la compagnie EW & FCO et, depuis, ils oeuvrent régulièrement ensemble, et avec le collectif Public Recordings. Les Montréalais ont pu voir un échantillon de leur travail grâce à Little IIiad, spectacle multimédia intimiste diffusé au studio de l’Espace libre en 2015.

Avec ses collaborations, le duo poursuit dans la Ville Reine une oeuvre expérimentale en lisière de l’entertainment. C’est justement de cette difficulté que traite un peu la pièce, indique son metteur en scène, Frank Cox-O’Connell. En utilisant la structure du mythique récit biblique, l’auteur, Evan Webber, a écrit un texte se révélant « aussi très personnel. Il parle de sa propre expérience de la précarité. C’est l’histoire de quelqu’un qui travaille avec des amis, d’un groupe essayant de croire à quelque chose et de faire partie de [quelque chose d’important]. Travailler en marge de l’art populaire à Toronto s’aligne très étroitement avec les tiraillements de ce Jésus fictif. »

Le dramaturge — coauteur de Moon Missions lunaires, présenté l’an dernier à l’Usine C — a été inspiré notamment par une version du Nouveau Testamentqu’a écrite Thomas Jefferson, où le troisième président américain « tentait d’extraire tout élément magique, miraculeux de l’histoire de Jésus ». Avec leur récit de l’ascension d’un jeune prêcheur — un messie « désorienté, qui fait de son mieux, mais qui est rattrapé par le mythe qu’on crée autour de lui » —, de sa partenaire, Mary, et de ses disciples, on peut donc vraiment voir le travail des artistes torontois en tant que groupe.

Mais la métaphore n’est pas si définie, pense Frank Cox-O’Connell. Entre tracasseries administratives et questionnements sur la pratique, Other Jesus examine la dynamique d’une collectivité. Et pourrait traiter de « n’importe quel type de projet : spirituel, artistique, communautaire, politique. La pièce qu’Evan a écrite porte un regard sur un groupe de gens essayant de faire quelque chose ensemble. Et qu’arrive-t-il lorsque l’un d’eux est considéré comme étant spécial ? L’élément dont je suis le plus fier dans cette pièce, c’est la façon dont elle subvertit les analogies [évidentes] qu’on voudrait surimposer sur le récit de Jésus. »

Foi artistique

Ce spectacle très musical (chacun dans la compagnie joue d’un instrument) témoigne donc de la foi, en une communauté, nécessaire pour créer ce théâtre. « Notre pièce n’est pas un projet spirituel. Mais ce que nous faisons requiert le même type d’engagement des uns envers les autres, envers une idée. Une idée qui n’est pas nécessairement rationnelle », ajoute Frank Cox-O’Connell en riant.

Et a-t-on besoin d’un leader ? Leur processus créatif vise à « démanteler la hiérarchie. Et nous faisons des oeuvres qui portent sur cette tentative. On veut rester fidèles à un esprit égalitariste, contre ces forces dans le monde qui [défendent] une vision très verticale du pouvoir. Toutes ces pressions selon lesquelles, pour qu’un projet fonctionne, un dirigeant extraordinaire, peut-être même messianique, doit émerger. »

Le capitalisme — l’une des thématiques de cette édition du Festival TransAmériques — est donc la toile de fond de la pièce. Mais d’une manière indirecte. « Il y a des forces déshumanisantes dans la structure capitaliste. Comment y rester humains, les uns avec les autres ? C’est le genre de lutte que notre projet examine, à la fois sur un plan concret, dans la manière dont nous travaillons, et en termes de fiction. » Dans le récit d’un homme appelé à être plus qu’humain…

Lieu

Ce n’est pas banal de monter une pièce dans un lieu de culte. La Saint Matthew’s United Church, où elle a été créée, a vu la proposition « comme un projet communautaire en droite ligne avec son mandat ». Other Jesus « n’est pas une pièce sur le christianisme », ce qui a été « très clair rapidement » à Toronto. Mais le metteur en scène est conscient que les Montréalais pourraient interpréter autrement ce cadre religieux. « Je pense que les publics ont des rapports différents à l’église, sur le plan historique ou culturel. Cet endroit apporte beaucoup de sens possibles. L’église elle-même [ici anglicane plutôt qu’unie] a peut-être une relation différente à la communauté. » Sur le plan scénique, jouer en dehors d’un théâtre standard permet de « trouver de nouvelles façons d’occuper un espace et de raconter une histoire ».

Tout ça fait d’Other Jesus une création différente. Le processus artistique, le questionnement y sont valorisés. « Je pense que la facture exploratoire du spectacle prend beaucoup sa source dans le lieu. »

Peut-être pas un miracle, donc, mais certainement une oeuvre mue par la grâce.

Other Jesus

Texte : Evan Webber. Mise en scène : Frank Cox-O’Connell. Un spectacle de EW & FCO et Public Recordings. Avec Frank Cox-O’Connell, Ishan Davé, Marinda De Beer, William Ellis, Thom Gill, Ame Henderson, Ken MacKenzie, Lauren Page Russell, Liz Peterson, Rose Tuong et Evan Webber. Coproduction Festival TransAmériques, avec le soutien de Tarragon Theatre’s Workspace, Videofag et Saint Matthew’s United Church. À l’église Saint Jax, du 29 au 31 mai.