«Nassim»: Yeki bood. Yeki nabood (Il était une fois)

Ses mains projetées sur un écran en fond de scène, Nassim tourne les pages et accompagne la comédienne à qui il demande de raconter son histoire pour lui.
Photo: David Monteith Hodge Ses mains projetées sur un écran en fond de scène, Nassim tourne les pages et accompagne la comédienne à qui il demande de raconter son histoire pour lui.

Plaidant pour une Europe de l’universel, Umberto Eco avait cette phrase : « la langue de l’Europe, c’est la traduction. » Du spectacle qu’il présente au 20e Carrefour international de théâtre, le dramaturge iranien Nassim Soleimanpour aurait pour sa part pu tirer cette devise : l’universel est une traversée entre les langues.

Itinérant, Nassim nous est présenté d’entrée de jeu comme un spectacle jamais joué dans son pays de création. Si on soupçonne le contexte sociopolitique en Iran, la présentation élude pourtant celui-ci, désireuse d’habiter des espaces plus intimes.

Chaque soir, une comédienne se voit offrir un texte ainsi que des directions permettant le déploiement du spectacle, la mécanique est simple. Lors de la première, Valérie Laroche se prêtait avec nervosité au jeu néanmoins imprévisible que propose le dramaturge iranien, longtemps privé de passeport et forcé à faire circuler sa parole artistique comme il le pouvait.

Photo: Studio Doug Avec Nassim, l'universel est une traversée entre les langues.

Ses mains projetées sur un écran en fond de scène, celui-ci tourne les pages et accompagne la comédienne à qui il demande, en somme, de raconter son histoire pour lui ; celle-ci devient alors l’interprète sans fard d’un parcours sans balises, en même temps qu’une parfaite porte d’entrée pour le spectateur.

La jeunesse du dramaturge se dessine en même temps que la rencontre de la comédienne et du dramaturge, entrecoupée d’une tentative de ce dernier — qui interagit par le seul écrit — d’apprendre quelques mots de français… Et de partager, en retour, quelques mots de farsi, dans une façon qui rappellera le Par coeur (By Heart) de Tiago Rodrigues, de passage au même Carrefour en 2015 : sous prétexte de leçon, l’air de rien, le public se trouve accompagné dans une aventure autrement plus profonde.

Écrire dans le défaut des langues

Malgré un dispositif scénique et des mécaniques simples, Nassim conserve l’attention de la salle. Toujours muettes, les interactions avec la comédienne se révèlent drôles ou touchantes, révélant par ailleurs le travail fort d’une authentique main tendue.

En même temps que la jeunesse du dramaturge, la représentation laisse aussi apparaître petit à petit la difficulté des langues, dans un spectacle qui, pour n’avoir été jamais joué dans le pays de son créateur, ne l’a donc jamais été non plus en farsi, sa langue maternelle.

Le lien à la mère devient dès lors un élément central du récit : cette maman, premier public du petit garçon élevé à Chiraz dans une maison avec un balcon et qui, devenu homme, n’aura jamais eu l’occasion de lui livrer son texte. Dans une sorte de remontée du temps, Nassim cherche à placer son écriture à une certaine jonction : celle de notre entrée dans le langage, entre l’espace du dire et tout ce qui a pu précéder. La langue, alors, devient un curieux objet.

Et alors que les faux universels font aujourd’hui miroiter des promesses de grande unité, le spectacle trouve une façon de rappeler que les langues continuent, qu’on le veuille ou non, d’exister. À l’ère de Google translate, il trace le chemin d’un universel qui, plus que de biffer les différences, s’attelle au réel travail d’un geste vers l’autre.

Nassim

Texte et performance : Nassim Soleimanpour (Téhéran). Avec Érika Gagnon, Valérie Laroche ou Anne-Marie Olivier. Une production Bush Theater (Londres), les 24, 25 et 26 juin au Périscope, dans le cadre du Carrefour international de théâtre