La riche humanité de Marie-Claire Blais

C’est cette liberté spatio-temporelle, le souffle continu d’une œuvre tissée d’un seul long bloc, avare en points fermant les phrases, que Denis Marleau et Stéphanie Jasmin ont voulu préserver.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est cette liberté spatio-temporelle, le souffle continu d’une œuvre tissée d’un seul long bloc, avare en points fermant les phrases, que Denis Marleau et Stéphanie Jasmin ont voulu préserver.

Le Théâtre UBU s’apprête à créer au FTA sa plus grande entreprise artistique en matière de durée de la représentation et de nombre d’interprètes (plus de vingt). Une aventure à l’image de l’ample projet littéraire dont elle s’inspire : le roman Soifs, point de départ d’une décalogie amorcée en 1995 et bouclée en 2018 par Marie-Claire Blais.

Le projet de transposer tout le cycle est vite apparu utopique, tant la trame compose un tissage trop bien emmaillé pour en extirper des fragments. Denis Marleau, qui a signé l’adaptation, a puisé surtout dans le roman initial, plus certains extraits de Naissance de Rebecca à l’ère des tourments, Des chants pour Angel et Une réunion près de la mer, qui conclut la fresque en revenant beaucoup sur Soifs.

D’emblée, une vingtaine de figures ont été choisies parmi les 200 qui composent le cycle.

C’est là, ont réalisé les deux cometteurs en scène, le cœur de l’art romanesque de la grande écrivaine québécoise. « Quand on lui parle du fonctionnement de son écriture, Marie-Claire revient toujours à ses personnages, c’est assez fascinant », dit Denis Marleau. Des personnages inspirés d’êtres qu’elle a connus ou seulement croisés sur son île d’adoption, Key West, ou tirés de l’actualité.

L’empathie, cette faculté de se mettre à la place de l’autre, sous-tend toute sa démarche. « En n’excluant aucun être vivant, même les animaux, les bourreaux autant que les victimes. Elle englobe toutes les facettes de cette humanité parfois si inhumaine, dans ses plus grandes folies. Il y a une démesure dans cette écriture. Et c’est la question qu’on doit se poser comme personnes de théâtre : comment faire entendre cette écriture sans la dénaturer, ou simplifier sa complexité. »

« On est partis de l’idée que chaque phrase constituait une sorte de séquence, à travers laquelle on circule dans les voix, les pensées des personnages qu’elle met en relation », reprend le créateur qui s’était déjà frotté à l’adaptation d’un dense bloc romanesque avec Maîtres anciens, de Thomas Bernhard. Une « phrase à relais » formée de plusieurs voix, qui traverse les temporalités selon les courants de la pensée. « C’est parfois de la musique, carrément. Il y a des motifs qui circulent entre les personnages [des réitérations], mais qui ne sont jamais tout à fait pareilles. D’où la difficulté pour les acteurs d’en jouer toutes les variations, langagières et d’intensité. » Les personnages ne sont pas des narrateurs, précise Stéphanie Jasmin. « Ils parlent d’eux à la troisième personne. Mais ils doivent être incarnés dans le présent de leur pensée. »

C’est cette liberté spatio-temporelle, le souffle continu d’une œuvre tissée d’un seul long bloc, avare en points fermant les phrases, qu’ils ont voulu préserver. Le titre Soifs Matériaux réfère à « un côté chantier de création », une forme qu’ils n’ont pas voulu trop fixer, explique celle qui est aussi chargée de la scénographie et de la vidéo. Elle compare les phrases infinies de Blais aux plans-séquences du cinéma. « On y prend conscience du développement de la pensée, parce qu’elle n’est pas montée par la ponctuation. On peut voyager dans cette pensée avec toute son instabilité, ses flux et reflux. Alors on ne voulait surtout pas transformer ça dans une forme théâtrale dialoguée. »

Au contraire, ils se sont donné pour objectif de faire entendre cette forme, avec ces ruptures brusques d’un protagoniste à l’autre. « Certes, on a choisi un événement central : la fête de trois jours, trois nuits qui rassemble plusieurs personnages. Mais encore là, le temps ne se suit pas de façon chronologique. Si un personnage repense à une conversation qu’il a eue, elle devient actuelle. Donc le repère fondamental, pour le spectateur, devient le personnage, finalement. Plutôt qu’une trame narrative classique. »

L’enjeu « le plus important » est ce « continuum verbal ». Maintenir ce souffle dans une représentation de quatre heures constitue leur grand défi. « C’est uniquement ainsi qu’on peut ressentir l’expérience de cette langue. La forme conditionne une sorte de rapport au temps qui est autre. »

Un rythme à contre-courant de la brièveté, du manque d’attention actuels. Une sorte de « résistance », résume Denis Marleau.

Microcosme

Autour de la vision de l’écrivain Daniel (Emmanuel Schwartz), une « sorte d’alter ego », l’univers dense de Marie-Claire Blais convoque des références artistiques, la beauté de la nature et les événements tragiques du monde, mêlant la fiction à de « redoutables réalités ». « Elle raconte notre monde. Et rien n’est laissé pour compte dans son regard qui embrasse toutes les réalités », décrit Marleau.

Des échos à des faits divers réels sont intégrés dans la trame. L’actualité s’introduit de façon intrusive dans la vie des personnages comme elle le fait dans la nôtre, ajoute Stéphanie Jasmin. « Comment peut-on vivre avec la violence du monde ? Avec parfois une impuissance, parfois une pulsion d’agir. »

C’est parfois de la musique, carrément. Il y a des motifs qui circulent entre les personnages, [des réitérations] mais qui ne sont jamais tout à fait pareilles. D’où la difficulté pour les acteurs d’en jouer toutes les variations, langagières et d’intensité.

Cette peinture de l’Amérique « dans ses lumières et ses zones de noirceur » prend grandement sa source dans la réalité particulière de Key West, « un microcosme », rappelle-t-elle. Soifs fait coexister migrants, itinérants ou riches estivants, d’origines diverses. « C’est cette cohabitation des contrastes qui est très forte. » Avec sensibilité, Blais y fait résonner des voix qu’on n’entend pas souvent. « Mais au bout du compte, parce que c’est une grande écrivaine, c’est toujours sa voix à elle quand même, sa langue. »

Cette écriture foncièrement démocratique, où il n’y a pas de petits rôles et où les voix sont étroitement entrelacées, crée un esprit de troupe, constate la cometteuse en scène. Une imposante distribution porte cette faune bigarrée. Impossible de tous les nommer : Florence Blain Mbaye, Anne-Marie Cadieux, Sophie Cadieux, Fayolle Jean, Christiane Pasquier, Marcel Pomerlo, Dominique Quesnel, Monique Spaziani… Et même quatre finissants de l’École nationale de théâtre. La transposition de cette œuvre emplie de références musicales, où s’entendent les bruits du monde, de la nature, intègre aussi les musiciens Philippe Brault, Jérôme Minière et le Quatuor Bozzini.

Cette création « d’une envergure exceptionnelle » emporte UBU dans des territoires inexplorés, s’enthousiasme Denis Marleau. « Il n’y a pas de culture de représentation du roman de Marie-Claire. On doit développer une forme, et ça, c’est fantastique. Cette écriture nous entraîne dans toutes sortes de problématiques nouvelles, sur le plan intellectuel, théâtral, esthétique. Et au niveau du jeu, il faut trouver la tonalité qui unifie, qui donne à entendre cette langue et en même temps jouer toutes les identités propres à chaque personnage. C’est un travail très stimulant. »

Soifs Matériaux

Texte : Marie-Claire Blais. Adaptation : Denis Marleau. Mise en scène : Stéphanie Jasmin et Denis Marleau. Un spectacle d’UBU Compagnie de création, coproduit par le Festival TransAmériques et Espace Go en partenariat avec l’École nationale de théâtre du Canada. À Espace Go, du 31 mai au 3 juin.