FTA: souffler sur scène à l’oreille de ses comédiens

Fantasia n’est pas qu’impro-visation, et comporte son lot de scènes «préparées, avec des dialogues, évidentes, que le spectateur reconnaîtra», indique Anna Karasinska.
Photo: Magda Hueckel Fantasia n’est pas qu’impro-visation, et comporte son lot de scènes «préparées, avec des dialogues, évidentes, que le spectateur reconnaîtra», indique Anna Karasinska.

Est-ce le rêve de contrôle ultime d’un metteur en scène que de souffler directement en spectacle ses instructions à l’oreille des comédiens ? Ou un cauchemar, puisque des parts d’inattendu émergent forcément d’une telle proposition ? Serait-ce plutôt une manière de chanter la relation et la confiance qui existent entre le metteur en scène, penseur et créateur hors planches, et ses acteurs toujours de corps, eux, dans la lumière ? Toutes ces réponses, rétorque la Polonaise Anna Karasinska à propos de son Fantasia, où elle guide en voix hors champ six comédiens qui se transforment sur un plateau nu suivant ses instructions.

« Au début de cette création, explique Mme Karasinska dans une correspondance de courriels, j’improvisais directement des textes en répétition ; mon but était alors que ce soit finalement les acteurs qui se donnent des instructions les uns aux autres. Seulement voilà, ç’avait alors l’air d’un jeu, avec un côté compétitif qui ne m’intéressait pas pour cette pièce. Alors je me suis mise à redonner les consignes. »

« Imaginez un homme qui va plonger dans une rivière », indique par exemple de sa voix douce à un de ses interprètes Mme Karasinska. Ou : « Imaginez la personne qui a emballé votre boîte de raisins secs dans un pays lointain dont vous ignorez le nom. » Dans la foulée, forcément, le spectateur se l’imagine aussi, à sa manière. Et se l’imagine autrement, ou doublement, par la réaction ensuite jouée de l’acteur.

Anna Karasinska se considère-t-elle alors comme une actrice dans le spectacle ? « Je dirais plutôt que je fais partie de la situation. Mon intention était de créer une situation où l’on verrait de simples activités humaines. Dans Fantasia, les spectateurs ont l’occasion de regarder vraiment des gens qu’ils ne remarqueraient pas s’ils les croisaient dans la rue, et par leur imagination d’éprouver de l’empathie pour eux, de partager leur expérience, bref, de se sentir connectés. Je crois profondément que tous les humains du monde sont interreliés, et qu’être connectés ainsi les uns aux autres apporte du bonheur », explique celle qui a par ailleurs adopté une pratique du bouddhisme.

« Cette capacité à rencontrer l’autre disparaît pourtant peu à peu de nos sociétés, entraînant la solitude et l’aliénation que l’on sait. Le théâtre est encore, heureusement, un lieu de rencontre, où ces réflexes peuvent être démontés, où on peut interagir autrement que dans le cadre des rôles sociaux habituels. »

Avant que sa première pièce, Ewelina’s Crying, ne connaisse le succès, Anna Karinska a été réalisatrice de courts métrages, sortie de l’École de cinéma de Lodz, et a aussi donné dans la chorégraphie. L’approche de Fantasia rappelle d’ailleurs, pour qui connaît cette scène, des procédés de composition instantanée de danse contemporaine, ainsi que la tendance à laisser voir autant l’humain-danseur, avec ses vulnérabilités et ses maladresses, que le professionnel du mouvement.

« C’est vrai que j’ai tendance à utiliser des outils qui viennent davantage de la danse contemporaine que du théâtre, et que je partage des intérêts, répond la metteure en scène, ravie de l’analogie. Cette double présence scénique, du simple humain et de l’acteur, est un des aspects importants de tout mon travail. »

Le rapport au présent, à la création dans l’instant est aussi un point commun à la danse. Mais Fantasia n’est pas qu’improvisation et comporte son lot de scènes « préparées, avec des dialogues, évidentes, que le spectateur reconnaîtra », indique Mme Karasinska. Le squelette de la pièce est défini. « Quand nous sommes en tournée, à cause de l’utilisation des sous-titres, il y a moins de changements et de surprises dans la pièce. Nous avons alors un script à suivre ; ce qui va changer, c’est “qui va jouer quoi”, et je dois suivre — plus ou moins… — ce script. C’est d’ailleurs très difficile pour moi de m’y tenir, je dois l’avouer… »

Innervision : régie en direct

Par un système d’oreillettes, le créateur Martin Messier, d’abord musicien et éclairagiste puis chorégraphe-metteur en scène, peut diriger en temps réel le rythme des 60 danseurs qu’il fera bouger en extérieur à la place des Festivals du Quartier des spectacles dans Innervision. Il assume ainsi la régie de plateau et la régie de son spectacle. Si l’idée est de tout contrôler, l’effet de groupe et les diverses interprétations des consignes créent des variations, qu’il peut corriger aussitôt de sa voix, dans l’oreille des danseurs. Le spectacle est gratuit, du 29 mai au 1er juin.

Fantasia

De et avec la voix d’Anna Karasinska, et interprété par Agata Buzek, Dobromir Dymecki, Rafał Maćkowiak, Maria Maj, Zofia Wichłacz et Adam Woronowicz. Présenté par le FTA, au Centaur, du 24 au 26 mai.