Profiter de la fin du monde, mode d’emploi

Dans «Capitalisme tardif», Jean-Philippe Baril Guérard expose son paradoxe de citoyen conscientisé, néanmoins consommateur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans «Capitalisme tardif», Jean-Philippe Baril Guérard expose son paradoxe de citoyen conscientisé, néanmoins consommateur.

Jean-Philippe Baril Guérard nous convie à une conférence expliquant comment transformer l’éventuelle catastrophe en occasion d’enrichissement. L’incisif dramaturge présente une « première étape de travail » de Capitalisme tardif, au OFFTA. Habitué de l’événement, autant comme spectateur que comme créateur, il aime la liberté complète et le fort soutien qu’offre à la fois ce festival de jeune création en arts vivants.

Selon l’auteur de La singularité est proche, ces phases créatives sont une nécessité. « Sinon, on fait 120 heures de répétitions pour présenter une pièce trois semaines, et ça finit là ; je suis tellement insatisfait quand je travaille comme ça. Avec un laboratoire, on a le temps de mijoter une oeuvre. » Au OFFTA, il apprécie aussi beaucoup la rencontre de différentes disciplines artistiques, qui permet d’« élargir le terrain de jeu » de chacun.

Misant sur l’interactivité, Capitalisme tardif emprunte d’ailleurs beaucoup à la performance. « Je me pose des questions depuis longtemps sur la présence du quatrième mur au théâtre. J’essaie de trouver des façons de le réinventer. Il y a beaucoup d’adresses au public. J’essaie même de voir comment les spectateurs peuvent changer la dramaturgie. Si je leur pose des questions, puis-je utiliser leurs réponses pour nourrir le texte, en constante réécriture ? » Ce qui explique que pour une fois, l’auteur porte lui-même sa création : il ne se voyait pas imposer une partition mouvante à un acteur.

Et si cette forme de mode d’emploi entrepreneurial rappelle son récent roman Manuel de la vie sauvage, ce n’est pas un hasard : le directeur du OFFTA, Vincent de Repentigny, a encouragé Jean-Philippe Baril Guérard à poursuivre cette voie qui lui semblait très scénique. Le même thème, mais traité différemment. « Quand j’ai accepté que je disais toujours la même chose, je me suis senti libéré artistiquement. Et évidemment, plus je travaille sur [le show], plus ça s’éloigne. »

La richesse par le chaos

Comme dans Tranche-cul, Capitalisme tardif joue sur « la perversion de la pensée », présentant des idées a priori séduisantes, qui se révèlent « pernicieuses » en fin de compte. Dans un contexte de bouleversements appréhendés, l’auteur s’est appuyé sur La stratégie du choc de l’essayiste de gauche Naomi Klein. « Je pars de cette idée que toute forme de chaos est une bonne façon de devenir riche. Donc, si les changements climatiques bousculent l’ordre établi, c’est à vous de tourner cette occasion en votre faveur. »

Une mentalité cruelle. « Et je pars de la notion de besoin comme moteur de base de la consommation, et donc du système capitaliste. » Son conférencier sème la zizanie chez ses auditeurs en leur expliquant qu’ils peuvent devenir riches, mais à condition d’exclure certaines personnes, qui n’auront pas les moyens de participer à cette dynamique d’offre et de demande…

À long terme, on sait que […] la vraie solution, c’est de mettre à terre le capitalisme. Mais pour faire émerger quoi ? Et comment ?

Comme toujours, l’artiste souligne les pires côtés de l’être humain. Il désire favoriser une prise de conscience sur notre illogisme collectif et notre égocentrisme, « mais sans être accusateur. C’est tellement difficile, cette ligne-là. » C’est pourquoi, avant même le début du spectacle, le jeune homme s’inclut en révélant un épisode personnel : ses ennuis d’argent alors qu’il devait, il y a plusieurs années, des milliers de dollars en impôts. « Mais ironiquement, en faisant ça, j’utilise une stratégie ultrapopulaire chez les conférenciers. »

L’auteur, qui a visionné des tas de conférences sur YouTube, et qui en avait lu beaucoup, a constaté que la « culture du fail » est très à la mode. « Il y a des structures narratives dominantes, selon les époques. Et je pense que, dans la nôtre, c’est celle-ci : j’ai traversé l’adversité et j’en suis ressorti plus fort. Si les gens y trouvent un sens, pourquoi pas ? Mais je veux aussi m’en moquer un peu et l’utiliser pour nourrir la fiction. »

Contradictions

Ces dernières années, sa réflexion sur l’argent — un thème récurrent — inclut un questionnement sur la difficulté « de critiquer le capitalisme en étant rigoureux intellectuellement. Je ne sais pas si c’est possible », admet-il. Jean-Philippe Baril Guérard expose son paradoxe de citoyen conscientisé, néanmoins consommateur.

« On dirait que je ne sais plus comment sortir de ça. À long terme, on sait que […] la vraie solution, c’est de mettre à terre le capitalisme. Mais pour faire émerger quoi ? Et comment ? Il y a donc, d’un côté, des solutions écologiques concrètes, auxquelles j’adhère entièrement, mais qui ne me semblent pas suffisantes. Et les suffisantes me semblent irréalisables. »

Devant cette position intenable, la réaction générale consiste à se fermer les yeux. « Sur ce qui est trop loin de nous, sur nos contradictions, sur ce qui est trop difficile à porter au quotidien… »

« Montrer des contre-exemples, j’aime beaucoup ça, c’est drôle, ça fait réfléchir, reprend le créateur. Mais je n’offre pas de solutions. Et je me demande combien de temps on peut durer ainsi. Mais est-ce aux artistes de proposer une solution ? » En attendant, il continue d’étaler nos travers avec un humour mordant.

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Se prendre Du cirque à petite échelle, où les acrobates Claudel Doucet et Cooper Lee Smith explorent l’intimité d’un appartement. Avec Félix-Antoine Boutin à la dramaturgie.

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Capitalisme tardif

Idéation, texte et interprétation : Jean-Philippe Baril Guérard. Regard extérieur : Gabrielle Côté. Les 24 et 25 mai, à l’Édifice Wilder.