L’économie de la création

Le Sud-Coréen et maintenant Amsterdamais Jaha Koo détisse dans «Cuckoo» certains fils de la crise économique qu’a vécue son pays d’origine en 1997.
Photo: Radovan Dranga Le Sud-Coréen et maintenant Amsterdamais Jaha Koo détisse dans «Cuckoo» certains fils de la crise économique qu’a vécue son pays d’origine en 1997.

En arts vivants contemporains, il reste rare qu’on aborde sur scène les sujets, pourtant grandioses, que sont le néolibéralisme, le capitalisme et leurs impacts. Le politico-économique, angle aigu, est aussi souvent un angle mort du discours artistique. Du moins au Québec. La programmation de la 13e édition du Festival TransAmériques (FTA) est traversée par un courant de spectacles qui interrogent, exposent, expliquent ou proposent des laboratoires de solutions au système néolibéral qui structure notre temps. Tendance d’ailleurs ? Coïncidence ?

« Sans tout voir, je vois beaucoup de spectacles dans le monde », indique le directeur artistique du FTA, Martin Faucher. « Ce n’est pas une forte tendance sur la scène internationale que d’aborder ces questions. Moi, je vois que le néolibéralisme nous tue. Certaines manifestations artistiques en parlent, et j’y suis sensible. » Un préjugé éditorial du FTA ? Pas seulement. Car le Sud-Coréen et maintenant Amsterdamais Jaha Koo, qui détissera dans sa performance Cuckoo certains fils de la crise économique qu’a vécue son pays d’origine en 1997, s’étonne qu’on lui demande pourquoi les questions de pure politique sont inhabituelles sur scène. « On m’a posé la même question en Angleterre. En Belgique et en Allemagne, je vois plusieurs propositions très engagées, qui parlent directement de politique. En Angleterre, je m’étais dit que c’était peut-être lié à l’héritage de Shakespeare, à la très solide tradition théâtrale. Je crois que ça dépend des pays et des préjugés qu’on y cultive ou conserve autour de ce que doit être le théâtre. »

En création québécoise, ces sujets sont rarissimes. « Ça m’abasourdit, au théâtre, de voir l’absence de pensée et de sensibilité politique de la plupart des artistes — et j’englobe les écrivains et les poètes », harangue Pierre Lefebvre, cosignataire d’Extramoyen. Splendeur et misère de la classe moyenne (Hamac, 2018) et auteur de Confessions d’un cassé (Boréal, 2015). Le théâtre est « issu de la tragédie grecque, où les hommes sont tout le temps pognés à cause des chicanes des dieux. Mais on garde une incapacité à comprendre que c’est un peu la même chose qu’on vit aujourd’hui, à cause du capitalisme et des chicanes des puissants », s’énerve l’auteur et penseur.

« Je trouve qu’il y a une paresse intellectuelle à ne pas aborder la politique et l’économie, sujets qui façonnent complètement notre monde. J’te dis pas qu’on devrait tous être obligés de se taper la lecture du Capital de Karl Marx, mais tape-toi Balzac ! C’est une lecture complètement politique et économique du monde, prenante, divertissante, engageante… »

Contre-exemples

Hidden Paradise, de Marc Béland et Alix Dufresne, est une exception québécoise que le FTA reprend. Les deux acteurs y font entendre en boucle « la parole d’Alain Deneault, plus politique, plus universitaire », sur les paradis fiscaux, tout en montrant par une gestuelle déconstruite, absurde ou poussée « les effets de ce discours outrageant, auquel on sait qu’on ne peut rien changer, sur nos corps, sur les corps ».

Photo: Maxime Robert-Lachaine Dans «Hidden Paradise», Marc Béland et Alix Dufresne font entendre en boucle «la parole d’Alain Deneault, plus politique, plus universitaire», sur les paradis fiscaux.

Il y eut aussi, l’an dernier, d’autres exceptions québécoises, dix ans après la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, L’art de la chute (collectif, mise en scène de Jean-Philippe Joubert) et deux mises en scène de Chapitres de la chute. Saga des Lehman Brothers, d’après Stefano Massini — une à Québec par Olivier Lépine, l’autre à Montréal par Catherine Vidal et Marc Beaupré.

« Par la bande, J’aime Hydro, de Christine Beaulieu, met en lumière une certaine forme de capitalisme », estime Martin Faucher. Hors Québec, le directeur artistique pense aux Contrats du commerçant, une comédie économique, de la nobélisée Elfriede Jelinek, mise en scène en France il y a quelques années par Nicolas Stemann ; ou encore au travail d’artistes du regroupement Campo — dont fait partie Jaha Koo ; et à certaines pièces de Rimini Protokoll. « En réfléchissant, je vois quand même une tendance de théâtre documentaire qui analyse ça ; mais ce n’est pas une tendance lourde. »

Détourner les règles, détourner un système

La nouvelle création de Simon Grenier-Poirier et Dorian Nuskind-Oder, Speed Glue, présentée au FTA, sera un laboratoire pour voir comment détourner un système en utilisant l’exemple… du ping-pong. « Notre intention, tout au début de la création, était d’observer les systèmes d’échange — on a commencé avec l’économie. Et on s’est enfargés en chemin dans le ping-pong », sport compétitif et niché, explique Mme Nuskind-Oder.

Les deux créateurs se servent donc du sport, et de joueurs de haut calibre, pour explorer « quels autres systèmes deviennent possibles si on détourne les règles habituelles et la réglementation. Pas pour dénoncer ce qui existe, mais par pure curiosité. Quels autres modes sont possibles si on infléchit les codes, si on les change, si on s’intéresse à d’autres aspects que ceux sur lesquels les joueurs se concentrent habituellement ? »

 
Photo: Vincent Lafrance Simon Grenier-Poirier et Dorian Nuskind-Oder proposent «Speed Glue» pour voir comment détourner un système en utilisant l’exemple… du ping-pong.

D’autant que le ping-pong, comme le système économique, s’est aussi historiquement emballé. « Lors de la dernière décennie du XXe siècle, écrivaient les créateurs dans Le merle, la combinaison des raquettes plus performantes et de la colle rapide a donné lieu au jeu éclair volatile, nécessitant une maîtrise technique et un réflexe presque inhumains. Ainsi, pendant un service, la balle pouvait circuler à une vitesse de rotation de 9000 tours par minute, et les joueurs s’échangeaient des coups à raison de deux ou trois occurrences par seconde, avec une moyenne de trois ou cinq coups par point. Ce faisant, le jeu se condensait en une série de micropoussées, à peine perceptibles. La conséquence de cette vitesse extrême fut que seul le participant aguerri pouvait voir et être sensible aux échanges. Pour l’observateur non rompu, le sport s’était retranché dans un nuage de virtuosité invisible. »

Ce nuage existe aussi en politique et en économie. Des mondes qui ont leur vocabulaire propre et hyperspécifique, pas accessible au spectateur lambda, et qui explique peut-être pourquoi les oeuvres déclinant le thème restent rares. « Dans Cuckoo, explique M. Koo, je tente de voir l’environnement autour de moi et ce qui y est caché ; ce qui est spécifique à une problématique. Je tente de trouver les racines du problème. Ici, je trouve la crise économique qui a frappé la Corée, liée aux problèmes que mes amis ont dû affronter, eux qui ont vécu là-bas des moments très, très durs. »

Des moments qui ont conduit ces amis-là à se suicider. Pour M. Koo, le politique et ses conséquences individuelles, intimes, se tissent indubitablement. « Je cherche à comprendre pourquoi la génération de mon père a pris toutes ces décisions qui font que oui, nous sommes traqués, dans un piège de néolibéralisme. Ou pourquoi plusieurs ont préféré fuir plutôt que de trouver des solutions. Le rôle de mon travail d’artiste, c’est de partager, de tenter avec d’autres de mieux comprentre notre monde. Je ne peux pas changer ce monde, mais je peux le faire voir, et partager des points de vue à travers les tournées. » Il le fait en composant musique, vidéo, paysages sonores et histoire racontée sans l’habituelle présence attendue au théâtre. « Le langage aussi se travaille sur cette plateforme multimédia. Habituellement, je tente de trouver un objet qui transforme le contenu, la vision qu’on a du contenu de ma proposition. Ici, ce sont trois cuiseurs à riz de marque Cuckoo », des objets très usuels en Corée. « Ils performent avec moi, parlent, chantent, on a des conversations. Ce sont des cuiseurs normaux, je les travaille comme des personnages, des performeurs. »

Et l’environnement ?

« J’aurais pensé voir, depuis deux ou trois ans, apparaître davantage de spectacles sur la crise environnementale », avance M. Faucher. « Mais je vois surtout des shows sur le genre et sur les systèmes. C’est vrai que c’est tout un défi de transformer le politico-économique en objet artistique. » Pourquoi ? « Je ne sais pas. Les financiers et les politiques sont des rêveurs, des monstres, des ambitieux — des personnages idéaux, il me semble. Donc je ne sais pas. Pourquoi ces sujets qui nous concernent tous, on a du mal à rentrer dedans ? »

Pour Pierre Lefebvre, « ce sont des sujets qui sont longs à comprendre, à déchiffrer. Il faut lire et relire, penser, ça prend du temps, et en studio, le temps c’est de l’argent. Ça prend des fous comme moi prêts à ne faire que 12 000 $ par année pour s’attaquer à ça. » L’économie de la création serait donc une embûche aux créations sur l’économie ? « Oui », et le serpent, ici aussi, se mord la queue.

Hidden Paradise / Cuckoo // Speed Glue

Au FTA. Performance de et avec Marc Béland et Alix Dufresne, au Monument-National, du 25 au 28 mai. Aussi au Carrefour international de théâtre de Québec les 5 et 6 juin. / Performance de Jaha Koo (en coréen avec surtitres français et anglais), à la Place des Arts, du 30 mai au 2 juin. // Chorégraphie de Simon Grenier-Poirier et Dorian Nuskind-Oder à La Chapelle Scènes contemporaines, du 1er au 4 juin.