Voyage en Amérique au-delà des clichés sur le «Néon Boréal»

«Néon Boréal» invite à aller au-delà des stéréotypes, des clichés.
Photo: Sylvain Sabatié «Néon Boréal» invite à aller au-delà des stéréotypes, des clichés.

Lorsqu’on parle de polarisation américaine de nos jours, c’est rarement pour faire référence à la géographie. C’est pourtant ce qu’explore Néon Boréal, création basée sur les séjours de Louis-Philippe Roy et Josianne T Lavoie dans deux pôles états-uniens. Elle dans la longue nuit hivernale de Barrow (aujourd’hui rebaptiséUtqiagvik), lui sous les chaudes lumières de Las Vegas. Après une étape au Festival du Jamais lu en 2017, le balado-théâtre a été créé à la Nouvelle Scène Gilles Desjardins à Ottawa cette semaine, avant de prendre l’affiche aux Écuries.

Photo: Sylvain Sabatié Louis-Philippe Roy et Josiane T Lavoie

Le premier projet en duo de ces artistes de l’Outaouais ayant collaboré à plusieurs collectifs est né d’une conversation au sujet de l’environnement qu’ils trouvaient propice à la création. Si l’animation de la capitale du jeu inspire le créateur, c’est tout l’inverse pour son amie, attirée par les lointaines communautés nordiques. « Au fil de la discussion, on s’est rendu compte que, même si, de prime abord, nos inspirations respectives pouvaient sembler complètement opposées, il y avait énormément de liens intéressants à faire, que ce soit sur la lumière ou sur le mode de vie. »

Ils sont donc partis trois semaines, s’envoyant chaque jour des écrits libres : morceau de journal intime, poème, texte descriptif… Et l’isolement a vite changé de bord. Plongée dans la petite communauté tissée serrée de l’Alaska, la localité la plus au nord des États-Unis, Josianne T Lavoie ne passait pas inaperçue. « Après huit heures, tout le monde savait qu’une touriste se promenait en ville… » Tandis qu’à Las Vegas, Louis-Philippe Roy s’est rapidement senti « pas mal tout seul dans une ville où les gens ne font que passer, et très souvent en gang et sur le party. Au début, bien sûr, on est dans les festivités : tout est légal, c’est la ville du vice. Mais plus les jours passent, plus on devient un peu lassé de cet excès, de l’accès trop facile à tout ».

Même s’ils ont amorcé leur périple en allant vivre à Times Square, parmi des « milliers de personnes incrédules » — l’élection présidentielle de novembre 2016 allait polariser plus que jamais la population américaine —, leur projet n’est pas politique. Plutôt axé sur les rencontres. « Ce temps d’incertitude et d’inquiétude nous donnait encore plus envie de fouiller les histoires humaines, de nous détacher de ce pays qui a uniquement deux partis, deux polarités, pour nous pencher davantage sur les nuances. »

Néon Boréal nous invite donc à aller au-delà des stéréotypes, des clichés. Sans prétendre à un travail anthropologique, ils ont, reprend Josianne T Lavoie, « déconstruit des idées préconçues » en rencontrant des personnes qui ont choisi de s’installer dans ces territoires plutôt hostiles, deux déserts, « qui ont fait leur nid dans l’improbable ». On a beau entretenir une certaine vision du partisan du Grand Old Party, « lorsqu’on fête Thanksgiving dans l’intimité d’un couple républicain, on en a une tout autre image ».

Épisodes

Décliné en quatre épisodes autonomes (trois seront présentés aux Écuries), Néon Boréal crée des fictions inspirées de vraies rencontres et de faits réels. Chaque texte met en opposition les deux villes. Dans le premier épisode, on découvre les réalités de trois personnages, notamment une serveuse de la chaîne Hooters et une femme de chambre latino.

Axé sur « l’obsession, la quête du grandiose », Only Fools Rush in (oui, on y fera référence au King Elvis…) nous promène du spectacle alaskien des aurores boréales au Neon Museum à ciel ouvert de Vegas. Une sorte de cimetière où sont entreposés les anciens panneaux d’affichage et enseignes de casinos.

Le dernier épisode suit deux « histoires d’amour à la dérive », écartelé entre une station de forage de Barrow en pleine tempête arctique et la rencontre d’une future épouse de Las Vegas. Impossible de passer à côté de ce fameux poncif qu’on peut s’y marier « n’importe quand, n’importe comment et sous n’importe quelles influences »…

Un épisode supplémentaire, intitulé J’aime Hoover Dam (allusion à un grand barrage), peut être vu en baladodiffusion. Accessible sur les applications Web et la plateforme de Transistor Média, chaque récit se tient tout seul, mais plusieurs « petits clins d’oeil cachés » lient les différentes histoires.

Intimité collective

Le balado-théâtre semble de plus en plus prisé (pensons au récent Alaapi à la salle Jean-Claude-Germain). Pour Josianne T Lavoie, cette forme s’est imposée parce qu’elle permet « une expérience de l’intime, mais vécue de manière collective. Et l’univers audio est tellement fort dans les deux lieux qu’on [a visités] ».

Le public de Néon Boréal assiste donc à un enregistrement en direct d’un épisode, par les interprètes Sabrina Bisson, Dany Boudreault, Alexandre-David Gagnon et Ines Talbi. « Il y a une plus-value, bien sûr, à être au théâtre : les spectateurs ne vont pas regarder les comédiens assis en train de lire, précise Louis-Philippe Roy. On a emballé le tout, avec éclairages, déplacements, décor. » Mais le public est vraiment plongé dans une expérience « audio immersive » qui le propulse dans quatre univers différents. « On avait envie que les spectateurs, comme les auditeurs, vivent un peu le voyage qu’on a fait. »

Le balado se rapproche aussi d’un documenteur, reflet de notre ère de fausses nouvelles. « Le public en salle est complice du balado. Par les environnements sonores, on fait croire à l’auditeur qu’on est vraiment [dans ces lieux]. Tandis que les spectateurs voient le mensonge qu’on crée avec eux au théâtre. »

Néon Boréal

Texte : Louis-Philippe Roy et Josianne T Lavoie. Conseils dramaturgiques : Dominique Lafon. Mise en scène : Pierre Antoine Lafon Simard. Conception radio : Julien Morissette. Une production du Théâtre du Trillium et Sous la Hotte. Au théâtre Aux Écuries du 16 au 18 mai.