«Cr#%# d’oiseau cave»: variations sur un classique

Sur une scène nue, la production dirigée par Michel-Maxime Legault joue à fond sur le brouillage entre réel et théâtre et déploie une efficace sobriété.
Photo: Julie Rivard Sur une scène nue, la production dirigée par Michel-Maxime Legault joue à fond sur le brouillage entre réel et théâtre et déploie une efficace sobriété.

Le dramaturge américain Aaron Posners’est fait une spécialité, dit-on, des réécritures contemporaines très libres des pièces de Tchekhov. Ainsi, son bien nommé Life Sucks paraît résumer l’essentiel d’Oncle Vania… Présentée à La Licorne, sa version de La mouette s’avère un exercice habile, une actualisation passablement différente de l’original, mais où on reconnaît pourtant le récit tchékhovien.

Contrairement à ce que son réjouissant titre laisse présager, Cr#%# d’oiseau cave n’est pas vraiment une parodie, même si le texte met en exergue la dimension dérisoire déjà contenue chez le dramaturge russe, sans compter qu’il manie allègrement deuxième degré et mise en abyme. Ici, la pièce aux prétentions novatrices que le jeune écrivain wannabe (convaincant François-Xavier Dufour) fait représenter devant ses proches est devenue une performance in situ. Évidemment.

Avec sa faune d’artistes, aspirants ou blasés, ses questionnements sur l’art, son héroïne obsédée par la célébrité (lumineuse Catherine Lavoie), La mouette semble en effet taillée pour notre époque où — l’idée n’est pas nouvelle — « tout le monde est en représentation ». La pièce de Posner semble donc se tricoter au présent, avec des comédiens brisant volontiers le quatrième mur pour s’adresser directement aux spectateurs ou révélant une conscience d’être au théâtre.

Mais au-delà de la métathéâtralité, on y reconnaît les rêves frustrés, les déceptions, les désespoirs des personnages de La mouette, ces « grands névrosés » pour qui l’amour n’est presque jamais rendu en retour. La scène collective où ils expriment leurs désirs (« je veux juste »…) est particulièrement efficace à cet égard. Cr#%# d’oiseau cave met en scène sept personnages, à peu près égaux en importance. L’oeuvre semble ainsi accorder davantage de place au couple formé de Macha et de son amoureux transi (Roxane Bourdages et Sasha Samar), tandis qu’elle offre une belle humanité au personnage composite d’oncle vieillissant (touchant Richard Thériault).

Dans la traduction familière, aux sonorités très naturelles, de Benjamin Pradet, les dialogues empruntent un ton beaucoup plus frontal, prosaïque que dans la partition originelle. Mais on y retrouve parfois le mélange de conversations banales et existentielles propres à Tchekhov : ici, on croque un Life Savers et on confie son désespoir dans la même scène… C’est toutefois un peu moins convaincant dans le passage suivant la tentative de suicide de Conrad, lorsque le texte semble tourner au mélodrame.

Sur une scène nue, la production dirigée par Michel-Maxime Legault joue à fond sur le brouillage entre réel et théâtre et déploie une efficace sobriété (la flûte écorchée par Macha procure l’essentiel de la trame sonore). Toute la place est laissée à la distribution — qui compte aussi, et pas des moindres, Robert Lalonde et Danielle Proulx —, et à son jeu naturel, direct. Homogène.

Si on peut se demander, ultimement, à quoi sert ce genre d’exercice — la pièce de Tchekhov n’était-elle pas suffisamment claire pour qu’on y reconnaisse nos enjeux ? —, celui-ci est mené avec habileté. Et un ludisme assez irrésistible.

Cr#%# d’oiseau cave

Texte : Aaron Posner. Traduction : Benjamin Pradet. Mise en scène : Michel-Maxime Legault. Production du Théâtre de la Marée Haute. Au théâtre La Licorne jusqu’au 25 mai.