Guillaume Wagner vous prie de refouler votre Viking intérieur

Si «Du cœur au ventre» s’annonce comme le spectacle le plus féministe de Guillaume Wagner, c’est surtout, paradoxalement, dans le message qu’il adresse aux hommes.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Si «Du cœur au ventre» s’annonce comme le spectacle le plus féministe de Guillaume Wagner, c’est surtout, paradoxalement, dans le message qu’il adresse aux hommes.

La paternité aurait transformé Guillaume Wagner, claironnent les portraits de l’humoriste parus au cours des derniers mois. Ce qui n’est pas tout à fait faux, mais pas complètement vrai non plus. Guillaume Wagner répétera à plusieurs reprises au cours de notre entretien être toujours animé par le même incurable cynisme dont son nom est (presque) devenu synonyme. Il a peut-être trouvé dans les yeux de son fils de nouvelles raisons de se battre contre la bêtise, mais pas forcément l’espoir que l’humanité se sorte du coin dans lequel elle s’est peinturée.

Soulignons néanmoins un changement de perspective majeur. En 2012, le cinglant satiriste concluait son premier spectacle avec un numéro d’anthologie caricaturant jusqu’au ridicule la grotesque superficialité de ceux que l’on surnomme les douchebags. Sept ans plus tard, c’est son Viking intérieur — aussi bien dire son douchebag intérieur — qu’il examine sous les projecteurs de Du cœur au ventre, son troisième spectacle présenté à l’occasion de la quatrième édition du Dr Mobilo Aquafest. Voilà un passage notable du doigt pointé à une forme d’introspection, que lui aurait entre autres inspiré sa lecture de l’essai Les barbares d’Alessandro Baricco.

« On a tous à l’intérieur de nous un Viking qui veut prendre le contrôle du village et il faut savoir le modérer. Oui, on a la liberté d’exprimer tout ce qu’on veut, mais on a aussi la liberté de ne pas exprimer tous nos instincts les plus bas », explique-t-il en évoquant les comportements grossiers mis en lumière par le mouvement #MoiAussi ou la ridicule obstination de certains de ses compatriotes comiques, qui souhaitent éprouver à chacun de leurs passages sur scène les limites de leur liberté d’expression, sans égard à la souffrance qu’ils pourraient provoquer.

« Oui, ultimement, t’as le droit de dire qu’une fille est une pute ou qu’un gars est un mongole, mais est-ce que t’es obligé de dire ça juste parce que t’as le droit de le dire ? »

Pour en finir avec le robot viril

Si Du cœur au ventre s’annonce comme le spectacle le plus féministe de Guillaume Wagner, c’est surtout, paradoxalement, dans le message qu’il adresse aux hommes. Tout en martelant ne pas s’illusionner sur son pouvoir d’influence, Wagner ambitionne toujours de parler au grand public, dans ce cas-ci à tous les gars qui cherchent en eux le courage de rompre la camisole de force des stéréotypes qu’ils ont appris depuis l’enfance à incarner. « Je leur dis aux gars : vous pouvez être autre chose que des robots virils, vous avez plus de potentiel que ça, vous avez le droit d’avoir plus que deux émotions. »

C’est correct d’être en colère, mais être rebelle, avoir un esprit critique, ça peut aussi être très sweet. En ce moment, être fin, gentil, aimable, solidaire, c’est ce qu’il y a de plus révolutionnaire.

Le trentenaire avoue d’ailleurs volontiers que son personnage de scène des débuts, avec sa moue frondeuse, son arrogance et sa rage, le confinait à un archétype flirtant avec une forme de masculinité toxique dont il tente désormais de prendre ses distances, sans pour autant rejeter la juste indignation que nourrit en lui ce monde qui étouffe sous les injustices et les inégalités.

« C’est en partie libérateur pour moi, me fâcher, et c’est ça mon style, gueuler fort », rappelle l’animateur du balado Wagner, qui révèle depuis septembre 2018 l’envers curieux et empathique de l’homme. « Je ne peux pas changer complètement, mais j’ai quand même changé un peu, grâce à ma blonde, qui est une fille super positive. Elle voit le négatif dans le monde, mais elle ne l’aborde pas de la même manière que moi. Elle m’a permis de mieux voir que d’être tout le temps pessimiste, c’est moi que ça affectait en premier. C’est correct d’être en colère, mais être rebelle, avoir un esprit critique, ça peut aussi être très sweet. En ce moment, être fin, gentil, aimable, solidaire, c’est ce qu’il y a de plus révolutionnaire. »

Se méfier de l’humour

Dans Trop humain, sa seconde tournée amorcée en 2015, GuillaumeWagner tempêtait contre l’aveuglementvolontaire de la planète face aux allégations d’agressions sexuelles pesant contre Michael Jackson, et regrettait que nous ayons été collectivement entubés par la puissance de ses tubes.

Pourrait-on, dans ce monologue, remplacer le nom du roi de la pop par celui de Gilbert Rozon, lui demande-t-on aujourd’hui ? Question délicate à laquelle Wagner répond avec aplomb et repentance, en racontant cette anecdote : à l’été 2015, le jeune humoriste obtient la chance de présenter un numéro différent dans chacun des galas à l’affiche au Festival Juste pour rire. Un soir, l’animateur le présente en laissant entendre, avec un clin d’œil, qu’il a probablement offert des faveurs sexuelles au patron afin d’obtenir une telle vitrine.

« En arrivant sur scène, j’avais improvisé une ligne pour rebondir là-dessus, quelque chose comme : « Oui, il est arrivé des trucs avec Gilbert, mais un petit 100 000 $ en dessous de la table et c’était réglé. » Je me trouvais ben baveux de faire cette joke-là devant Gilbert, et il avait ri, mais il n’y avait rien de drôle là-dedans, je m’en rends compte maintenant. On est bons les humoristes pour enlever de l’impact à un sujet grave. »

À ses collègues qui se plaisent à dédouaner leurs blagues irresponsables en prétextant les rires qu’elles génèrent malgré tout, Guillaume Wagner oppose donc son hyperconscience des propriétés anesthésiantes de l’humour, dont il faut se méfier.

« J’ai déjà moi aussi pensé que si ça riait, ça voulait automatiquement dire que c’était un bon gag, et c’est souvent les gags que j’ai fini par regretter. Maintenant, je sais que l’humour, ça sert à enlever du pouvoir à des choses qui en ont trop, mais que ça peut aussi enlever de l’impact à des sujets graves, qui doivent rester graves. C’est pas pour rien que l’humour est aussi populaire : ça nous permet trop souvent de ne pas penser à nos vrais problèmes. »

Du cœur au ventre

Guillaume Wagner au théâtre Outremont, le 8 mai à 20 h, et en tournée partout au Québec