Michel Marc Bouchard sur la grande scène du deuil

Tout en admettant que le décès de son père, il y a trois ans, a eu une influence importante sur l’écriture de la pièce, Michel Marc Bouchard précise que ce n’est pas d’hier qu’il s’intéresse aux pratiques entourant la mort.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Tout en admettant que le décès de son père, il y a trois ans, a eu une influence importante sur l’écriture de la pièce, Michel Marc Bouchard précise que ce n’est pas d’hier qu’il s’intéresse aux pratiques entourant la mort.

« C’est un texte très touchant, reconnaît Michel Marc Bouchard. En entendant les comédiens le lire, j’ai pleuré… ce qui m’arrive très rarement. » Sept ans après Christine, la reine-garçon, quatre ans après La divine illusion, deux pièces qui s’adressaient au présent en faisant un détour par le passé, le dramaturge renoue de manière plus directe avec son époque. Sur le point de prendre l’affiche au TNM, dans une mise en scène de Serge Denoncourt, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est peut-être la pièce la plus tragique de Bouchard, sa plus bouleversante depuis Les feluettes, mais également une brillante réactivation de certains des enjeux abordés dans Les muses orphelines et Le chemin des Passes-Dangereuses, à commencer par le mensonge et ses terribles répercussions.

« Je voulais que cette pièce ait une fibre romanesque, explique l’auteur. Je souhaitais qu’elle évoque plus qu’elle ne représente, qu’elle donne à imaginer et à ressentir, mais aussi qu’elle tienne du conte. » C’est autour de Mireille que s’articule ledit conte, autour de cette enfant insomniaque qui déjouait l’ennui de ses nuits blanches en entrant dans les maisons de son voisinage pour observer les gens dormir. « De l’âge de sept ans jusqu’à douze ans, j’ai épié chaque personne de mon quartier, explique-t-elle. La nuit, les corps sont pas juste des choses inertes, identiques, sans intérêt. Ce sont des êtres qui, dans leur plus total abandon, se révèlent sous un autre jour, des êtres débarrassés de toute forme de conscience, d’a priori. » Vous comprendrez que les habitudes nocturnes de Mireille ont connu une fin abrupte… la nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé.

Cérémonie des aveux

Après onze ans d’absence, Mireille Larouche (Julie Le Breton) réapparaît dans la petite municipalité où elle est née. Devenue artiste de la thanatopraxie, donnant aux morts des airs de dormeurs apaisés, elle embaume les multimilliardaires, les rock stars, les rois, les dictateurs et les vedettes de cinéma. Si elle est de retour au Lac-Saint-Jean, c’est pour s’occuper du corps de sa mère ayant succombé au cancer, pour chercher la consolation dans l’inertie de sa dépouille.

Pour compliquer les choses, mais aussi pour que s’enclenche une poignante cérémonie des aveux, les personnages vont surgir un à un dans la salle d’embaumement : Mégane (Kim Despatis), une jeune thanatopractrice, Éliot (Mathieu Richard), le benjamin de la famille, Julien (Patrick Hivon), l’aîné, Chantale (Magalie Lépine-Blondeau), sa conjointe, et finalement Denis (Éric Bruneau), le cadet.

Tout en admettant que le décès de son père, il y a trois ans, a eu une influence importante sur l’écriture de la pièce, Michel Marc Bouchard précise que ce n’est pas d’hier qu’il s’intéresse aux pratiques entourant la mort : « Les rites funéraires des Malgaches, notamment, me fascinent. Saviez-vous qu’ils déterrent les os de leurs morts, les enveloppent dans des tissus, les promènent en dansant autour de la tombe, puis les enterrent à nouveau ? C’est quand même assez impressionnant. » Pour ne pas dire théâtral.

Ainsi, les membres du clan Larouche vont réaliser ensemble (!) les différentes étapes de la préparation du corps de la mère, de l’exsanguination à l’embaumement, du positionnement des bras à l’expression du visage, du vêtement au maquillage. C’est bien entendu une manière d’accomplir son deuil, de se retrouver, de renouer, mais aussi de soulever la poussière, de convoquer le passé, de faire surgir la vérité, en somme de régler des comptes dont on précisera simplement, afin de ne rien divulgâcher, qu’ils concernent Laurier Gaudreault et qu’ils sont fort douloureux.

Un appel d’art

Les thanatologues sont des artistes, affirme Bouchard. « À partir du visage crispé de mon père, comme figé dans un appel d’air des plus angoissants, ils sont parvenus à créer de la beauté et de l’apaisement, ils ont donné naissance à une œuvre qui inspire la réconciliation, qui insuffle une certaine sérénité au deuil. » Ainsi, le rituel auquel Mireille se consacre est guidé par un espoir de rédemption, la sienne, mais aussi celle de ses proches. « Le pardon apporte la consolation, écrit l’auteur en introduction à sa pièce. La rédemption apporte l’élévation. Dans un monde où la spiritualité se range dans les notions d’un autre temps, où la morale et l’éthique sont des valeurs qui s’érodent chaque jour, comment parler de la quête de la rédemption ? »

Le travail de Mireille s’accompagne d’un protocole strict, d’abord scientifique, bien entendu, mais aussi d’une recherche de beauté qui passe notamment par la poésie — elle récite un magnifique poème d’Octave Crémazie intitulé Les morts — et par la haute couture — elle destine à sa mère une robe Alexander McQueen inspirée de l’art byzantin.

« J’avais envie de la voir dans une robe d’éternité », déclare la jeune femme endeuillée. « Maintenant, elle mérite de ressembler à une vedette. Oui, avec des montagnes de fleurs ! Oui, entourée de ses enfants habillés en tenues de gala. Oui, avec une robe qui vaut deux fois plus que son ancienne maison ! Juste pour ce qu’elle vient de faire pour Laurier Gaudreault, elle mérite tout ça. »

Une touche d’humour

Grâce au personnage de Julien, l’aîné, la pièce comporte une virulente critique sociale. « Pas d’éducation, pas d’goût, un peuple de quêteux, de chialeux, de pas éduqués, de parvenus, lance l’homme en colère. Y ont toute dans’ gueule pis y en veulent plusse. La responsabilité sociale, y en ont jamais entendu parler, mais les privilèges, ça y savent c’que c’est en crisse ! Gang de débiles qu’y écoutent leu’ radio de videux de poubelles qui font du cash su’ eux autres en les rendant encore plus débiles. »

L’auteur avoue que ses idées politiques s’apparentent à celles de Julien : « Cela dit, il est beaucoup plus sanguin que moi. Il est tellement fâché que sa pensée part en vrille. À ce moment-là, tout y passe. Le spectateur prendra bien là-dedans ce qu’il veut, mais j’estime qu’il y a deux ou trois affaires qui ne sont pas fausses. »

Si le tragique de la pièce atteint un tel paroxysme, c’est en bonne partie parce que la dérision est là pour faire levier. « Cet humour est vital, affirme Bouchard. On assiste quand même à l’embaumement d’un cadavre ! Dans un pareil contexte, le comique constitue une bouffée d’oxygène, il est tout simplement essentiel, mais il sert aussi à apporter de la cohérence aux personnages, une humanité qui leur permet d’exister pleinement, de susciter l’empathie, d’échapper à la caricature. À vrai dire, il n’y a rien de mieux que le rire pour ancrer le drame. » Autrement dit, rien de plus efficace que des touches de lumière pour donner à voir l’ampleur vertigineuse de l’obscurité.

Sur une scène près de chez vous

D’autres occasions de savourer les mots de Michel Marc Bouchard s’offrent ou s’offriront bientôt à nous. Tout d’abord, Christine, la reine-garçon tient l’affiche de la Bordée dans une mise en scène de Marie-Josée Bastien jusqu’au 11 mai. Au théâtre Sainte-Adèle, on présente à compter du 14 juin la comédie romantique Le désir dans une mise en scène de Philippe Lambert. On dit aussi que Tom na Fazenda, la relecture de Tom à la ferme par le Brésilien Rodrigo Portella, un spectacle vu au Festival TransAmériques en 2018, pourrait bien être de retour dans la métropole au cours de la prochaine saison. Finalement, le librettiste travaille en ce moment à l’élaboration de deux opéras avec le compositeur Julien Bilodeau : La beauté du monde, qu’on pourra découvrir en 2021, et La reine-garçon, qui demandera que l’on patiente jusqu’en 2023.

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé

Texte : Michel Marc Bouchard. Mise en scène : Serge Denoncourt. Au Théâtre du Nouveau Monde du 14 mai au 11 juin.