«Bébés»: la petite enfance de l’art

Certains tableaux semblent se développer de manière inattendue, se transformer. Ève Landry est tout simplement excellente en mère épuisée, qui exprime tout son vertige et tout son amour.
Photo: Marlène Gélineau-Payette Certains tableaux semblent se développer de manière inattendue, se transformer. Ève Landry est tout simplement excellente en mère épuisée, qui exprime tout son vertige et tout son amour.

Ils sont bien mignons, les nouveaux interprètes recrues du Nouveau Théâtre Expérimental. Un peu dissipés, peut-être. Mais on leur pardonne, vu que la plupart ne comptent pas encore une année de vie. Bébés annonce clairement la marchandise: quatre nourrissons - et un «bébé de secours» au cas où - investissent la scène de l’Espace Libre, le midi. Cinq comédiens (mais un seul papa, note-t-on) y accompagnent leur gazouillante progéniture.

Comme Animaux, il y a trois ans, première production du NTE mettant en vedette des interprètes ne pouvant être dirigés, le singulier spectacle s’appuie sur une formule hybride mariant réflexion poético-philosophique et scènes théâtrales, avec un espace laissé aux actions spontanées de ses stars. Voyage dans un temps antérieur au langage, et donc un monde inconnaissable, la création écrite par Alexis Martin et Emmanuelle Jimenez touche à la dimension métaphysique comme concrète de l’univers des bébés: questionnement sur la présence particulière des poupons, mystère de l’origine, répercussions sur les parents...

La mosaïque, forcément inégale, transite aussi de la comédie (le sketch parodique qui fait un clin d’oeil à un célèbre épisode biblique), illustrant comment chaque bébé porte en lui un potentiel encore inconnu, au drame (l’enfant né du viol), rappelant que la conception n’est pas toujours un choix...

À l’image d’un bébé, pourrait-on dire, certains tableaux semblent se développer de manière inattendue, se transformer. Par exemple, ce repas où la conversation à bâtons rompus dérive en monologue intérieur d’une mère épuisée (excellente Ève Landry), qui exprime tout son vertige et tout son amour. Un beau texte. Ou ce quizz didactico-comique débouchant sur un tableau atmosphérique, cosmique, liant ces nouveaux-venus de l’espèce humaine à l’univers. À côté, la scène réaliste où un couple (justes Philippe Ducros et Klervi Thienpont) se confronte autour des rôles parentaux paraît nécessairement plus banale.

La narration philosophique, méditative en voix hors champ (celle d’Anne Dorval), elle, jongle volontiers avec des notions abstraites. Des idées qui bénéficient souvent d’une illustration assez ingénieuse et ludique dans la mise en scène signée par Daniel Brière. Mais les mouvements des bébés distraient parfois de ces savantes réflexions. C’est aussi la nature de cette expérience: accepter l’imprévu et l’imprévisible sur scène.

Notre regard est irrésistiblement attiré par cette petite fille qui manque - sauf pour la providentielle intervention maternelle - garrocher une assiette par terre. Par ce petit bonhomme qui tente avec une vaine détermination de se tenir debout. Des moments craquants par leur spontanéité dans un spectacle assuré de changer vraiment à toutes les représentations...

Bébés

Idée originale : Daniel Brière et Alexis Martin. Texte : Emmanuelle Jimenez et Alexis Martin. Mise en scène : Daniel Brière. Une production du Nouveau Théâtre Expérimental. À Espace libre, jusqu’au 19 mai.