Libérer l’enfance par les planches

Les dramaturges Liliane Boucher et Sandy Bessette voient dans le théâtre le lieu par excellence pour aborder tous les sujets, mais aussi pour décomplexer notre rapport au monde.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les dramaturges Liliane Boucher et Sandy Bessette voient dans le théâtre le lieu par excellence pour aborder tous les sujets, mais aussi pour décomplexer notre rapport au monde.

Toutes deux fascinées par la création théâtrale jeunesse, repoussant continuellement les frontières afin de mieux comprendre et rejoindre les enfants qui s’initient aux arts de la scène, Liliane Boucher, cofondatrice de Samsara Théâtre, et Sandy Bessette, codirectrice du théâtre La marche du crabe, offrent des propositions artistiques qui libèrent la créativité de l’enfant.

À l’orée de la 15e édition des Petits Bonheurs, Sandy Bessette, dont toutes les pièces seront présentées pendant le festival, souligne le privilège pour La marche du crabe d’être le fil rouge de cet événement rassembleur. « C’est quand même intense. On est vraiment contents. Je dis “on” parce qu’en plus de mes quatre pièces, on présente en banc d’essai pour les 4-6 ans Amarelinha — qui veut dire marelle en portugais — la nouvelle création de Simon Fournier, codirecteur de la compagnie. Il y a la fébrilité de la nouvelle création, mais aussi celle de remettre en scène de vieilles pièces. La première a été créée en 2007, on l’a actualisée avec l’expérience acquise, mais on se sent quand même en état de première », raconte Sandy Bessette au téléphone.

Avec Je suis chantier, Liliane Boucher et Jean-François Guilbault présenteront quant à eux, aussi en banc d’essai, une nouvelle création pour ce même groupe d’âge. « Ça fait quelque temps que Jean-François et moi on s’intéresse à l’univers des chantiers de construction, des plans, des maquettes », raconte Liliane Boucher au Devoir. « On a voulu faire un parallèle entre les chantiers de construction et la construction de soi. C’était notre idée de départ. »

Il faut dire que le milieu théâtral jeunesse est dans un grand courant de philosophie pour enfants, poursuit Liliane Boucher. « À Samsara, on emboîte le pas, et ça nous permet de mieux cerner le dialogue avec les petits. Pour moi, c’est un geste majeur. On utilise la philo pour influencer notre processus de création. Ça remet les pendules à l’heure, ça nous permet de nous reposer plein de questions sans avoir nécessairement les réponses. Comme un enfant. »

Le festival des Petits Bonheurs reste pour ces deux créatrices un espace de rencontre avec le public enfant et permet de mettre à profit leurs réflexions, leurs visées, leurs essais. « C’est quand même difficile de créer un spectacle, […] ça demande énormément d’énergie pour monter une pièce, mais on sent qu’au niveau du réseau de diffusion c’est bien. Il y a un amour du jeune public. Je sens qu’on est accueillis. On est chanceux à Montréal, on a le réseau Accès culture, un festival comme les Petits Bonheurs et ses satellites » explique Liliane Boucher.

On vit dans un monde où il y a beaucoup d’angoisses de performance. Il faut se donner de l’air, il faut jouer.

Sandy Bessette est aussi pleine de gratitude envers le festival. « Petits Bonheurs, pour moi, c’est maman et papa. Ils sont là depuis le début pour nous et le sont avec toutes les compagnies. J’étais dans la première cohorte de stage de création pour la petite enfance en 2007. Ça a été le déclenchement. Le festival a programmé chacune de mes créations en banc d’essai pour me donner la chance de les tester, après quoi elles se sont retrouvées dans la programmation régulière. C’est un accompagnement bienveillant depuis le début. »

L’art, espace de liberté

Le théâtre reste pour ces deux artistes le lieu par excellence pour aborder tous les sujets, mais aussi pour décomplexer notre rapport au monde. « Plus ça va, plus il y a de sujets tabous, des non-dits, des thèmes que même les enseignants ne peuvent pas aborder », remarque Sandy Bessette. « Il faut toujours être neutres, ouverts à tout et très à l’écoute pour éviter la chicane. Avec l’art, c’est possible d’aborder des sujets plus délicats sans se sentir coincés. »

L’art permet à la liberté, à l’audace, à l’autodérision, à la fantaisie et à l’imagination de prendre vie sans embâcle, ajoute Liliane Boucher. « Les enfants ont déjà ça, en eux, mais c’est de leur rappeler qu’ils ont le droit de lâcher leur fou. On vit dans un monde où il y a beaucoup d’angoisses de performance. Il faut se donner de l’air, il faut jouer. Le bien-être, c’est vraiment important, mais sans ces assises-là, la vie peut être rough » poursuit-elle.

Sandy Bessette acquiesce à cette nécessité de jouer et d’oser. Le théâtre est, du moins l’espère-t-elle, un espace qui permet à l’enfant de se donner le droit d’être lui-même. « Quand tu es petit pis que tu chantes faux, tu te le fais dire. On est souvent brimés dans nos élans artistiques. Avec ma création, j’espère juste semer les graines qui vont amener l’enfant à prendre conscience de son droit de chanter, de bouger, d’inventer des histoires, de les partager. »

Ça aide à s’ouvrir, à entrer en relation avec les autres, insiste-t-elle. « C’est important dans l’ensemble de l’existence humaine pour créer une société meilleure. Il faut favoriser le jeu artistique et l’expression de soi le plus rapidement possible afin que ça s’inscrive dans la façon de vivre des jeunes. Dans les dernières années, on a un peu annihilé notre nature profonde, alors il faut faire ce qu’on peut pour ramener ça dans le quotidien des enfants. »