Marie Brassard dans l’antre de la création

L’auteure de «Jimmy, créature de rêve» offre à l’Usine C le premier volet d’un vaste projet qui va être élaboré au cours de l’année à venir.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’auteure de «Jimmy, créature de rêve» offre à l’Usine C le premier volet d’un vaste projet qui va être élaboré au cours de l’année à venir.

Six années ont passé depuis son précédent solo, Trieste. Après diverses « aventures passionnantes », telle la mise en scène de La vie utile à Espace Go, Marie Brassard revient à ce qui forme le coeur de sa démarche artistique : la création indépendante. « Pour moi, c’est comme un événement, le retour à mon travail personnel. » Pour nous aussi.

L’auteure de Jimmy, créature de rêve offre à l’Usine C le premier volet d’un vaste projet qui va être élaboré au cours de l’année à venir. Introduction à la violence lui a été inspirée par une remarque de sa filleule, une enfant d’une grande précocité langagière. À deux ans et demi, devant un livre d’images que sa marraine lui avait ramené du Japon, Léone a indiqué un petit point blanc en disant : « On dirait une petite fleur japonaise qui n’est pas encore née. »

Devant cette phrase « si riche de sens, qui fait galoper l’imagination », la créatrice s’est mise à réfléchir à la manière dont on est accueilli dans la vie. « Beaucoup d’enfants, lorsqu’ils commencent à parler, s’expriment de façon étonnante, avec un regard sur le monde vraiment neuf, pur, qui n’a pas été trafiqué par des conventions. Et c’est peut-être l’une des premières violences à laquelle on est soumis, petits : on se fait corriger assez vite, ou on se fait gentiment dire que c’est joli mais que ça ne [correspond] pas à la réalité. Tranquillement, on est éduqués. On empêche un peu cette petite personne d’exister dans nos sociétés. Même avec bienveillance, on la formate. »

Le solo est un peu une introduction à notre monde, qui comporte des oasis de beauté, mais aussi « une telle violence à divers niveaux : social, politique, écologique, humain… » Des improvisations a émergé une fiction, entremêlée à des textes plus abstraits : le récit d’un assassin raconté à une enfant. Et l’histoire de toutes ces destructions.

Marie Brassard aborde, pas directement mais par la bande, toutes sortes de brutalités. Notre violence contre la planète, « qui va finir par se retourner contre nous ». Celle aussi de la nature en elle-même, avec ses cataclysmes. Et la violence face à la poésie des choses.

« Dans nos sociétés, on essaie d’assassiner le flou, si je peux dire. Moi j’aime beaucoup faire l’éloge de la chose indéfinissable, de l’émotion impossible à exprimer. Mais même au théâtre ou dans les arts d’expression, on veut absolument nommer les choses, les formater. Comme si le fait de ne pas pouvoir leur donner un nom, c’était menaçant. »

Sans oublier la violence de l’existence même : « On est jetés dans la vie en sachant que tout ce qu’on va construire va être détruit. À mesure qu’on vieillit, on se rend compte que la violence de la vie est équivalente à sa beauté. Parce que tout ce qui nous a été donné va nous être enlevé, graduellement. Comme une fleur, ça va se faner. »

Si la petite est trop jeune pour voir cette oeuvre adulte, la créatrice désire laisser à Léone « une sorte de tendre héritage » : le constat qu’à partir de son observation, a germé un projet gigantesque. « Sa petite phrase qu’on aurait dite anodine, moi je l’ai respectée et avec elle, je crée une oeuvre où je vais impliquer plein d’artistes. »

Bulle immersive

Marie Brassard nous accueille dans le grand local qu’elle a loué dans le Mile-End, où elle a réuni tous ses collaborateurs pendant deux mois. Et où on peut voir une partie de l’imposante structure qui sera sur scène. Plus d’une heure avant le début du travail officiel, quelques concepteurs s’y activent déjà.

C’est la première fois que la créatrice peut s’offrir « le luxe » de ces conditions. « On dirait que ça ne fait pas vraiment partie du système de création en théâtre, au Québec. En Europe, souvent, les créateurs ont environ un an dans des endroits comme ça pour créer. Moi, j’essaie de pousser l’idée de ce modèle. »

Un lieu semblable à une bulle immersive. « C’est ouvert jour et nuit, on peut y venir quand on veut, donc ça devient une sorte de mode de vie de travailler sur ce projet-là, on y est complètement consacré. On n’a pas de contraintes d’horaires comme une location dans un théâtre. » Mais ces deux mois ne suffisent pas, juge-t-elle. « C’est très complexe ce à quoi on s’attaque. Alors on se jette dans le vide. »

C’est d’ailleurs le rêve qui l’anime pour les prochaines années : avoir un espace à elle, « un environnement adéquat pour créer des oeuvres consistantes, fruits d’une recherche à la fois sérieuse, profonde et ludique. C’est nécessaire, là où je suis rendue. Pour qu’on puisse, tous ensemble, bricoler à notre goût, dans le désordre. Durant une longue période. Ça prend beaucoup de temps, créer des oeuvres qui sont un peu innovatrices et cohérentes. Quelqu’un m’a déjà dit que pour faire un bon spectacle de théâtre, il faut beaucoup de coïncidences. Et ces coïncidences-là doivent être nourries, provoquées. Ça prend beaucoup de temps aussi dans le silence à ne rien faire. »

Onirique

Pour Introduction à la violence, Brassard s’est entourée d’artistes qu’elle admire et avec lesquels elle a déjà collaboré. Elle oeuvre très étroitement avec eux, tentant de combiner leurs expertises pour composer une oeuvre qui procure des émotions et des réflexions difficiles à définir précisément. « Cela ne m’intéresse pas du tout d’essayer de deviner ce que je devrais faire pour satisfaire le désir de ceux qui regardent. J’amène vraiment les gens dans une dynamique de recherche. » Elle souhaite que ce mariage d’une interprète, de la lumière, d’images mouvantes crée « quelque chose qui nous touche [sans qu’on sache pourquoi]. Peut-être de la même façon que la nature exerce son pouvoir de fascination sur nous ».

Une oeuvre impressionniste qui évoque un espace onirique suggéré par la phrase de Léone. « J’ai travaillé beaucoup avec cette idée d’une salle d’attente où les êtres sont dans une sorte de limbes et attendent le moment de pouvoir s’incarner. » Dans cet objet très musical, l’auteure de La noirceur continue aussi à approfondir son exploration des technologies du son et de modification de la voix, un champ qui la passionne.

Marie Brassard avoue qu’il lui est difficile de parler de l’oeuvre en cours de création. « C’est souvent quand elle est finie que je commence à avoir [assez] de recul pour comprendre. C’est vraiment un travail de défrichage, d’aventurier. » C’est qu’elle travaille avec la matière. Un processus qui s’approche de celui de chorégraphe, croit-elle. « Ce n’est pas possible pour moi d’aborder un projet et d’exposer déjà quelles sont mes intentions précises. Ce serait m’empêcher de faire des découvertes. »

En pleine création, l’artiste se sent « comme dans une tempête, où on attrape des choses au passage ». Un chaos fécond. « Je ne peux pas être plus heureuse que je le suis en ce moment. »

Introduction à la violence

Texte, mise en scène et interprétation : Marie Brassard. Conception sonore et musique live : Alexander MacSween. Scénographie : Antonin Sorel. Lumières : Mikko Hynninen. Images vidéo et projections en direct : Sabrina Ratté. Photographie et vidéo : Pascal Grandmaison. Une production d’Infrarouge, du 1er au 4 mai, à l’Usine C.