«Foreman»: on ne naît pas homme

Derrière leurs façades, les garçons sont fragiles, retenus, et il est fascinant de voir la masculinité ainsi prise de front.
Photo: David Mendoza Helaine Derrière leurs façades, les garçons sont fragiles, retenus, et il est fascinant de voir la masculinité ainsi prise de front.

Dans la petite salle du studio Marc-Doré, le spectacle débute sur les chapeaux de roues: un monologue de Charles Fournier — porteur du projet dont il signe le texte —, interprétant celui qu’on appelle « Boss », et qui aurait voulu « être un artiste ». À la façon du stand-up, le personnage présente son parcours de vie dans une adresse au public dont la sincérité et l’humour suscitent d’emblée l’adhésion.

La scène suivante est à l’avenant, quand quatre amis apparaissent à travers les fenêtres emboucanées d’une voiture côté jardin, la carcasse laissant résonner la basse d’une chaîne stéréo et les rires avinés. D’un seul coup, c’est tout un pan, une période bien circonscrite de l’existence qui apparaît : celle où, à travers découvertes et insouciances, différents choix dessinent la vie à venir.

C’est entre ces deux pôles du monologue et de la bande que se bâtira le récit de ces cinq garçons nouvellement adultes. Les confessions d’un Boss rêveur et délicat, malgré un passé bagarreur, alterneront avec l’affairement de ses quatre amis qui, issus du monde de la construction, lui préparent une surprise dont la pièce cherche à ménager l’effet.

La mise en scène conjointe d’Olivier Arteau et de Marie-Hélène Gendreau multiplie les espaces de liberté à coups de chorégraphies déjantées, dans une prestation éclatée qui, tranquillement, réussit à faire apparaître une dynamique profondément mâle, et un questionnement tenace : pourquoi les hommes sont-ils si entravés ? Dans quoi sont-ils pris ?

Le discours de la bande

La tension du spectacle se trouvera amoindrie en cours de route, notamment quand une écriture elliptique cherchera plus ostensiblement à entretenir le suspense sur l’objectif de la soirée menée par les quatre amis. La progression du récit semblera ici et là plus ténue, les enjeux s’effaçant derrière un portrait à brosser.

Or, ce portrait s’impose avec force.

Autour d’un barbecue et de moult bouteilles, ces garçons nouvellement adultes se picossent et se chamaillent, leur énergie brute dispersée maladroitement ici et là ; quand ils se témoigneront de l’affection, ce sera sous le coup de l’alcool et avec un vocabulaire ne dépassant pas les quelques syllabes, leurs limites apparaissant rapidement comme un reflet de la société qui les a mis au monde.

Derrière leurs façades ils sont fragiles, retenus, et il est fascinant, autant que réjouissant, de voir la masculinité ainsi prise de front. D’autant plus qu’il y a là un geste étonnamment rare ; si les vagues féministes successives sont parvenues à critiquer le montage du féminin, le terrain masculin, sur ce plan, demeure en revanche étrangement désert.

Courage à saluer

Un projet comme celui-ci est alors extrêmement bienvenu qui, évitant les pièges de la mièvrerie ou de la bien-pensance, déploie une autocritique soutenue, mais pas larmoyante. Dans un verbe cru et vivant, il fait preuve par ailleurs de courage, dans son approche notamment de la sexualité.

À plusieurs moments audacieux au texte, libre à la mise en scène et parfois jouissif dans ce qu’il donne à jouer aux comédiens, Foreman, qui mériterait assurément une jauge plus grande, parvient à proposer des mots et des images pour une masculinité en lutte, et essoufflée.

Foreman

Texte : Charles Fournier. Mise en scène : Olivier Arteau et Marie-Hélène Gendreau. Avec Pierre-Luc Désilets, Miguel Fontaine, Charles Fournier, Steven Lee Potvin et Vincent Roy. Une production Mon père est mort, au studio Marc-Doré du Périscope jusqu’au 4 mai.