Benoit Landry et Loui Mauffette, deux garçons perdus qui se sont trouvés

«On fait une sacrée bonne équipe!» reconnaissent Loui Mauffette et Benoit Landry en chœur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «On fait une sacrée bonne équipe!» reconnaissent Loui Mauffette et Benoit Landry en chœur.

« C’est un paratonnerre », lance Loui Mauffette à propos de Benoit Landry, son complice, celui avec qui il signe la mise en scène de Chansons pour filles et garçons perdus. Non seulement le comédien, chanteur, musicien et metteur en scène — qui vient tout juste de diriger la nouvelle création du Cirque Éloize consacrée à l’univers musical de Serge Fiori — serait apte à encaisser les foudres de Mauffette, un homme de 61 ans qui se définit comme « un enfant qu’on aurait oublié dans un centre d’achats », il serait même capable de les relativiser, de les traduire, et finalement de les transformer en rayons de soleil. « On fait une sacrée bonne équipe ! » reconnaissent-ils en choeur.

Après Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent (de 2006 à 2016), Dans les charbons (2009) et Est-ce qu’on pourrait pleurer un tout petit peu ? (2012), Loui Mauffette est de retour avec une nouvelle « stonerie poétique », un savant assemblage de prose, de poésie, de danse et de musique qui viendra clore les célébrations du 50e anniversaire du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui avant de s’installer à la Place des Arts pour une dizaine de représentations. « Ce nouveau spectacle ressemble beaucoup aux autres, précise Landry, il appartient sans nul doute à la même famille. Il est populaire, dans le sens le plus noble du terme, rassembleur, humain, et porté par un amour des mots. Ce qui le distingue, c’est le contenu, 100 % québécois, et le nombre de chansons, plus important que jamais. »

On parle d’une quinzaine de pièces, des années 1970 à aujourd’hui, de Félix Leclerc à Lisa LeBlanc, en passant par Dédé Fortin, Chantal Beaupré, Clémence DesRochers, Pierre Flynn et Leonard Cohen. Autant de morceaux qui ont bénéficié du talent de Guido Del Fabbro, directeur musical de l’aventure.

« C’est plus exigeant, avoue Mauffette en parlant de ce nouvel opus. Dieu sait qu’il y avait beaucoup de travail dans les spectacles précédents, mais celui-ci nécessite encore plus de boulot à cause de la diversité des textures poétiques, la multitude de tons, de styles, de couleurs et d’énergies avec lesquelles ont doit composer. »

De Michel Garneau à Rose Eliceiry, de Claude Gauvreau à Jean-Christophe Réhel, de Marie Uguay à Jean-Paul Daoust, de Stéphanie Roussel à Evelyne de la Chenelière, on passe sans cesse d’un monde à un autre, poursuit-il. « Il faut que ça se fasse naturellement, qu’il y ait un lien, un fil entre les univers, et ce, sans que ça devienne linéaire, ou encore ésotérique. C’est pourquoi on révise constamment l’ordre des numéros. Chaque fois, on pense que ça y est, puis quelque chose coince. »

Un casse-tête qui risque fort de les occuper jusqu’au jour de la première, estime Benoit Landry : « Il y aura certainement des gens pour nous reprocher l’absence d’un texte ou la présence d’un autre, mais notre souci principal, c’est le spectacle dans sa totalité, sa progression. Il ne s’agit pas d’une encyclopédie, pas plus que d’une anthologie, c’est une mosaïque dont chaque fragment joue un rôle dans l’ensemble. »

Aux yeux de Mauffette, le spectacle est « impressionniste », c’est « un rond-point de paroles » composé de quelques « gros morceaux », des pièces de résistance entre lesquelles se déposent « plusieurs petites pluies fines » tout aussi essentielles.

Pour donner vie à cette fresque, on a réuni dans un grand carré de sable, un « terrain de jeu », des interprètes aux multiples talents dont plusieurs sont des habitués de la méthode Mauffette, des membres de ce qu’on pourrait appeler la garde rapprochée : Nathalie Breuer, Kathleen Fortin, Émilie Gilbert, Roger La Rue, Pierre Lebeau, Jean-Simon Leduc, Gabriel Lemire, Macha Limonchik, Mylène Mackay, Catherine Paquin Béchard, Jean-Philippe Perras, Adèle Reinhardt et Marie-Jo Thério.

Poésie, amour et politique

Pour Mauffette, ce spectacle représente bien entendu une nouvelle occasion d’investir le monde de l’enfance, à commencer par la sienne, d’en évoquer les bénédictions et les chagrins, d’en revisiter les joies et les peines : « Le retour à l’enfance, c’est un thème qui me poursuit. Il s’agit de se souvenir d’où l’on vient, d’aller voir ce qu’on a mis au congélateur, ce qu’on a cherché à oublier, à nier. Mais plus on vieillit, plus l’enfance remonte, plus elle nous rattrape. Après avoir perdu ma mère, mon frère et ma soeur, en trois étés de suite, je peux vous dire que la mort est tout le temps là. J’essaie de m’en faire une amie, d’apprivoiser son mystère. Sur scène, je l’aborde à ma façon, jamais de manière glauque, mais toujours honnêtement, poétiquement. »

Ainsi, on entendra les mots de son défunt père, Guy Mauffette, comédien, poète et animateur de radio : « Mon enfance est un petit cheval galopant / silencieux immobile entre les parois / de cire de l’abat-jour / Mon enfance est un petit cheval de neige / sous le soleil des juillet des mi-août / Petit cheval funèbre attelé à des vitres / à des rideaux sans nom. »

Cette nouvelle création est aussi pour Mauffette la chance de donner à son travail une tournure un brin plus politique. « Je ne suis pas dans la revendication, reconnaît-il. Pas plus que dans la dénonciation. Je ne l’ai jamais été. Je suis plutôt romantique. Si bien que j’ai parfois l’impression d’être en décalage, d’échapper à un courant. Cela dit, je me rends de plus en plus compte que ça ne m’empêche pas d’être engagé socialement. Je considère que plusieurs des textes que j’ai retenus cette fois ont une grande portée politique. »

Amour et politique sont loin d’être irréconciliables, estime Benoit Landry : « C’est un sujet dont on parle assez peu au théâtre par les temps qui courent. À mon avis, créer un spectacle où l’amour occupe une place prépondérante, en 2019, c’est en soi un geste politique. »

Des mots qui sonnent

Parmi les mots qui vont retentir, il y aura ceux que Marjolaine Beauchamp a publiés sur Facebook en février dernier à propos du besoin maniaque, notamment dans notre système d’éducation, de « faire fitter un carré dans un cercle, jusqu’à l’enfermement ». On entendra aussi le vibrant appel à la poésie de David Goudreault : « Qu’on en parle, qu’on en jase, qu’on en beurre sur nos toasts, que l’on deale du quatrain à la livre, que les poètes ne soient plus abandonnés, seuls et vulnérables dans les salons du livre. » Sans oublier l’essentielle « colère tranquille » de Joséphine Bacon : « Ma douleur ne se raconte pas / Ma bataille succombe / Je vais au bout de la nuit / Pour trouver la meilleure version de moi / M’atteindre / Où je me conte. »

Chansons pour filles et garçons perdus

Idée originale, direction artistique et mise en scène : Loui Mauffette. Mise en scène : Benoit Landry. Direction musicale : Guido Del Fabbro. Une coproduction du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de la PdA. Au CTDA du 23 avril au 4 mai et à la Cinquième Salle du 9 au 19 mai.