«Strindberg», regard féminin sur un misogyne

La metteure en scène Luce Pelletier et les auteures Jennifer Tremblay et Suzanne Lebeau
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La metteure en scène Luce Pelletier et les auteures Jennifer Tremblay et Suzanne Lebeau

Pour clore en beauté le Cycle scandinave du Théâtre de l’Opsis, qui aura surtout exploré des auteurs contemporains depuis 2015, Luce Pelletier avait choisi l’un de ses dramaturges fondateurs, August Strindberg. La proposition a d’abord fait sursauter la directrice d’Espace Go, où la compagnie est locataire. Le misogyne monté à l’ancien Théâtre expérimental des femmes ? « Pas en 2019, ça ne se peut plus », avait décrété Ginette Noiseux.

La metteure en scène a poursuivi sa réflexion jusqu’à arriver avec l’idée d’offrir la possibilité aux femmes de l’écrivain suédois de répondre à ses lettres, par le truchement de la plume de neuf auteures québécoises. Une option qui a immédiatement plu à Ginette Noiseux.

Au final, le projet aura mené Luce Pelletier plus loin que prévu, la forçant à se replonger dans toute l’oeuvre de Strindberg, à revoir son parcours pas banal. L’un des pères du théâtre moderne, précurseur de l’expressionnisme, le grand auteur de Mademoiselle Julie était « un être humain assez exécrable. À sa décharge, c’était au tout début où la femme s’émancipait, commençait à travailler. Il ne savait vraiment pas comment vivre avec ça ».

« Je n’ai pas vu un seul mariage où l’homme n’était pas dupé, soumis, avili par la femme », écrit-il notamment en deuxième préface à son recueil Mariés ! (1884-1886).

Il aura pourtant épousé trois femmes intelligentes, des artistes. « Et chaque fois qu’il les a rencontrées, il était dans la rue, sans le sou, raconte Luce Pelletier. Elles l’ont recueilli, rebâti. Il mariait des femmes indépendantes et une fois qu’il était installé dans la vie de famille, il ne comprenait pas pourquoi elles continuaient leur carrière. C’est une dichotomie qu’on vit encore aujourd’hui. »

La créatrice a fourni à chacune de ses auteures — un panorama varié, se réjouit-elle — un bouquet de lettres différentes, tirées de l’abondante correspondance de Strindberg. (Les véritables réponses des ex-épouses n’existent plus.) Un courrier exposant un pattern récurrent dans chaque union : « Il y a la rencontre heureuse, le milieu où le couple se déchire et la fin où il fait : reviens, je vais m’amender ! »

Suzanne Lebeau a ainsi répondu aux missives envoyées à Frida Uhl, une jeune femme de lettres, après qu’elle eut quitté Strindberg au bout de quelques mois de mariage. « Ce que j’ai détesté cet homme ! admet-elle. C’était un être vraiment odieux. En écrivant, j’étais révoltée intérieurement. J’essayais de comprendre comment des femmes avaient pu être aussi séduites par lui. »

L’éminente dramaturge a par contre adoré écrire ce court texte d’environ 10 minutes. D’autant qu’elle a choisi le style épistolaire, cette forme « fabuleuse » par lequel elle avait commencé à prendre la plume, jeune. « J’ai essayé d’entrer dans la peau de Frida Uhl, sans la connaître vraiment. Est-ce elle ou Suzanne Lebeau qui répond ? Je ne peux pas le dire. »

Jennifer Tremblay, elle, parle au nom de Siri von Essen, une comédienne qui a partagé la vie de l’écrivain durant 14 ans. « Je sens qu’elle a été séduite par Strindberg parce qu’il disait qu’il allait lui écrire du théâtre. Mais sa carrière n’a jamais vraiment décollé. » L’auteure de La liste s’est inspirée d’une anecdote liée au fait que Siri était « probablement » lesbienne. Elle a surtout puisé dans Le plaidoyer d’un fou que le Suédois a écrit — en français ! —, après que Siri lui eut affublé cette épithète. « Ça m’a vraiment fascinée, son énergie à se battre contre tout. Il est toujours dans des situations extrêmement difficiles, sur le plan financier, social, familial… »

La dramaturge n’est pas aussi dure que sa collègue envers un homme qui est « le produit de son époque. Et Siri ne lui a pas facilité la vie. Je pense que les deux s’alimentaient dans leur côté malsain. Mais je crois qu’à la fin du spectacle, on va avoir un beau portrait du personnage. On va peut-être pouvoir se prononcer ».

Des énormités

Campé en 1912, Strindberg montre le sexagénaire qui, à l’approche de la mort, revoit des bribes de sa vie. Il reçoit, sans comprendre, la parole de ses ex-femmes. Luce Pelletier désirait un équilibre entre cette mosaïque de neuf bulles — lettres, scènes dialoguées, monologues — et la biographie du dramaturge. Afin « qu’on découvre l’homme, qu’on ne le condamne pas si facilement. Je ne voulais pas faire un procès de Strindberg ». Mais, dit-elle, heureusement qu’il est incarné par Jean-FrançoisCasabonne, « qui est plein d’humanité. Parce qu’il dit des énormités ! »

La metteure en scène a puisé dans son oeuvre autobiographique. L’écrivain, tout un personnage, s’est lui-même mis en scène dans plusieurs de ses textes. « Il était un névrosé total, qui a beaucoup exploité sa folie. » Et étalé son intimité avec un exhibitionnisme étonnant : après une rupture avec Siri, qui avait attaqué sa virilité, il a fait officiellement mesurer son membre par un médecin. « Et il a écrit à tout le monde qu’il avait un très beau et très long pénis… »

Pelletier décrit un enflammé qui, à neuf ans, a failli se suicider par amour pour une écolière. Sa position sur l’émancipation des femmes était plutôt paradoxale. En discutant, les deux auteures concluent que Strindberg ne savait pas comment transformer sa passion des femmes en vie avec une femme. Cette difficulté de vivre en couple, ce large « hiatus entre le désir et le quotidien », est bien sûr inépuisable. « À partir du moment où on est en contact avec un(e) autre, il y a toujours des tensions, dit Suzanne Lebeau. C’est ce qui fait la vitalité, la beauté de la chose. »

Effacement ?

Tout ça n’empêche pas Luce Pelletier de rêver de monter certaines pièces de maturité de Strindberg, qui ne portent pas de discours sexiste. L’homme était misogyne, pas son oeuvre, du moins pas toutes.

Quel traitement devrait-on réserver aux artistes jugés inappropriés par nos critères actuels ? Suzanne Lebeau répond par une analogie avec les accusations entourant ClaudeJutra. « Détruire un artiste, faire comme s’il n’avait jamais existé, je trouve ça tellement malsain. C’est comme effacer l’histoire, une chose impossible à faire, selon moi. » On peut souligner ce qui « n’est absolument plus acceptable » chez un créateur sans l’oblitérer du paysage artistique. Et ce jugement change avec les époques, estime-t-elle. « Je suis certaine qu’il y a énormément de choses à la mode aujourd’hui qui, dans 20 ans, ne seront plus acceptables. »

« On est à une époque de censure, croit Jennifer Tremblay. Je ne vois pas pourquoi Strindberg aurait traversé toutes ces décennies et que nous tout à coup, on déciderait qu’il n’est plus adéquat. Il faut se questionner : en quoi est-il encore [valable], en quoi ne l’est-il plus ? Et c’est ce que permet la pièce. Elle pose plein de questions au lieu d’apporter des réponses, c’est ce qui la rend intéressante. »

Strindberg

Texte d’Anaïs Barbeau-Lavalette, Rachel Graton, Véronique Grenier, Emmanuelle Jimenez, Suzanne Lebeau, Catherine Léger, Marie Louise B. Mumbu, Anne-Marie Olivier, August Strindberg et Jennifer Tremblay. Mise en scène de Luce Pelletier. Avec Christophe Baril, Isabelle Blais, Jean-François Casabonne, Marie-Pier Labrecque et Lauriane S. Thibodeau. Une production du Théâtre de l’Opsis, en collaboration avec Espace Go. À Espace Go du 23 avril au 12 mai.