«Ombre Eurydice parle»: libérer la parole

Macha Grenon incarne l’Eurydice écrivaine.
Photo: Marie-Noële Pilon Macha Grenon incarne l’Eurydice écrivaine.

Il y a six ans, presque jour pour jour, Louis-Karl Tremblay osait prendre l’église Saint-Jean-Baptiste pour théâtre en y présentant Les Atrides, une saga familiale empruntant à Eschyle, Euripide, Sénèque et Sophocle, une vaste et terrifiante entreprise de vengeance. Le metteur en scène, directeur du Théâtre Point d’orgue, est de retour ces jours-ci avec une matière tout aussi tragique, tout aussi cruelle, mais bien plus moderne, une réécriture du mythe d’Orphée et Eurydice par Elfriede Jelinek.

Pour rendre une voix aux femmes réelles ou fictives que l’histoire a fait taire, ou alors fort mal citées, celles qu’on a faussement dépeintes, contraintes à une fonction, Jelinek n’a pas son pareil. Après Nora, Clara Schumann, Blanche-Neige et Jackie Kennedy, l’écrivaine autrichienne, lauréate du prix Nobel de littérature en 2004, offre une tribune à Eurydice, celle que la morsure de l’aspic relégua aux enfers, celle que le mythe condamna à l’obscurité. Dans Ombre Eurydice parle, un monologue créé en 2012, publié en français l’an dernier, Orphée est un chanteur qui fait hurler les foules et Eurydice, une auteure reconnue qui se consacre à un nouveau roman.

Dans cette partition exigeante, le metteur en scène et ses collaborateurs se sont autorisé un certain nombre d’aménagements. Il y a eu des coupes, bien entendu, mais aussi des ajouts (on a puisé dans les poèmes de Shawn Cotton et d’Alexie Morin). Surtout, on a déployé le personnage d’Eurydice, offert sa parole et sa présence à trois interprètes, représenté trois âges de la vie, trois états. Stéphanie Cardi est « Celle qui fuit ». Macha Grenon est « Celle qui écrit ». Louise Bédard est « Celle qui arrache ».

Malheureusement, pendant la majeure partie des 70 minutes, les comédiennes et la danseuse paraissent prisonnières de la structure étagée qu’on a imaginée pour elles. Sur le fond comme sur la forme, il faut bien le dire, l’objet rappelle franchement La fureur de ce que je pense, le spectacle inspiré à Marie Brassard par les écrits de Nelly Arcan. Ce n’est pas gênant, seulement flagrant.

Dans le rôle d’Orphée, une rockstar qui évoque à la fois Prince et Michael Hutchence, Pierre Kwenders est plus vrai que nature. Sa présence, certes charismatique, mais aussi hypersexualisée et narcissique, met le feu aux poudres, suscitant chez les trois femmes, véritables « filles en série », autant de colère que de résignation, un troublant mélange d’autodétermination et de dépréciation. Avant de nous quitter, elles déclarent : « Nous ne sentons rien lorsque nous nous recouvrons les unes les autres, pas même lorsque nous sommes couchées par centaines les unes sur les autres, lorsque nous nous pressons les unes contre les autres, ombres sur ombres contre ombres, si nombreuses, nous sommes si nombreuses. »

Ombre Eurydice parle

Texte : Elfriede Jelinek. Traduction : Sophie Andrée Herr. Mise en scène : Louis-Karl Tremblay. Une production du Théâtre Point d’orgue. Au théâtre Prospero jusqu’au 27 avril.