La mère de toutes les peurs

Comme une infection, la paranoïa envahit Madra, la mère protectrice incarnée par Sylvie De Morais-Nogueira.
Photo: Hugo B Lefort Comme une infection, la paranoïa envahit Madra, la mère protectrice incarnée par Sylvie De Morais-Nogueira.

Comment élever un enfant lorsque chaque inconnu représente un danger potentiel ? Le thriller psychologique de l’Écossaise Frances Poet met en exergue l’insécurité parentale dans une ère surprotectrice et saturée d’informations, vraies comme fausses, qui voit désormais un pédophile en puissance en tout étranger. Où tracer la ligne entre une méfiance responsable et une paranoïa rampante ?

Créée au Traverse Theatre à Édimbourg il y a tout juste un an, Gut (une référence à cet instinct auquel les personnages disent se fier, et un titre bien plus évocateur) s’inscrit dans le contexte de scandales retentissants en Grande-Bretagne, notamment avec un animateur vedette pour enfants. Si cette référence particulière se perd dans la traduction québécoise, le déclin de confiance que décrit Madra est sans nul doute généralisé.

Habilement, c’est par un personnage qui a éduqué sa propre progéniture à une autre époque, bien plus confiante, que va survenir l’incident déclencheur. Mal prise dans un lieu public, la grand-mère du petit Gabriel n’a vu aucun mal à accepter la proposition serviable d’un inconnu, qui lui offrait d’accompagner le bambin à la toilette. Racontée aux parents en passant, et avec quelle innocence ! l’anecdote va finir par empoisonner la vie du couple. La prise de conscience de ce qui aurait pu advenir sème l’insidieux poison du doute chez Madra (convaincante Sylvie De Morais-Nogueira). Comme une infection, la paranoïa va envahir cette mère protectrice. En plus d’épier les symptômes d’un potentiel abus chez son enfant, elle va se mettre à douter de chaque inconnu (ils empruntent tous, à La Licorne, la bouille du solide Frédéric Blanchette, comme s’ils étaient interchangeables).

Pourquoi est-ce donc la mère qui déraille ainsi, alors que le père (honnête Marc-André Thibault), après une fureur initiale compréhensible, se montre plein de bon sens ? Ceci est une autre question… qui trouve peut-être sa réponse dans une charge mentale plus lourde. L’espèce de lutte de pouvoir entre Madra et sa belle-mère (la savoureuse Louise Bombardier) se traduit en tout cas en scènes fortes, en échanges mordants.

La pièce illustre efficacement, avec des tableaux assez courts, la progressive dérive de Madra. Frances Poet pousse très loin sa protagoniste, jusqu’à l’extrême logique de son état. Jusqu’à faire verser un peu son texte dans le lourd psychodrame. La partie tentant d’illustrer ce cauchemardesque délire n’est d’ailleurs pas la plus convaincante dans le spectacle mis en scène par Marie-Hélène Gendreau, appuyé parfois pesamment par la musique (la comptine enfantine s’avère autrement efficace).

La pièce donne sa pleine mesure quand elle joue sur l’ambiguïté, le doute — telle l’intelligente finale. L’incertitude et l’imagination prennent une grande importance dans ce récit où le mal qu’on imagine mène au pire. Dans Madra, la volonté de protéger un enfant d’un péril hypothétique le place dans un réel danger. Une fable paradoxale qui colle bien à une ère méfiante des vaccins…

Madra

Texte de Frances Poet. Traduction de Marc-André Thibault. Mise en scène de Marie-Hélène Gendreau. Production du Théâtre Bistouri. Jusqu’au 26 avril, à La Petite Licorne.