«Scènes de la vie conjugale»: pour le meilleur et pour le pire

Cette nouvelle collaboration entre James Hyndman et Evelyne de la Chenelière constitue un sommet.
Photo: Yanick Macdonald Cette nouvelle collaboration entre James Hyndman et Evelyne de la Chenelière constitue un sommet.

« Est-ce que tu penses qu’au fond on est terrorisés, et qu’on ne sait pas quoi faire ? » C’est la question fort pertinente que Marianne adresse à Johan après vingt ans de vie à deux, deux décennies à s’aimer et à se détester avec la même passion, à se laisser, à se reprendre, à se perdre pour mieux se retrouver. La mystérieuse aventure du couple, bénédiction pour les uns, malédiction pour les autres, réservoir de nos plus grands espoirs et de nos plus terribles frayeurs, voilà ce que Bergman traduit avec une acuité qui n’a pas faibli. Apprendre à aimer, c’est apprendre à vivre.

À partir de Scènes de la vie conjugale, d’abord une télésérie en 1973, puis un film l’année suivante, James Hyndman donne naissance à un moment de théâtre d’une rare délicatesse, un objet scénique d’une appréciable sobriété, une suite d’instantanés élaborés avec soin, un face-à-face intellectuel et charnel d’une poignante intimité. On savait déjà que le courant passait entre Hyndman et Evelyne de la Chenelière — grâce à l’adaptation théâtrale de La concordance des temps (son livre à elle) et la lecture publique d’Océans (son livre à lui) —, mais cette nouvelle collaboration constitue certainement un sommet. Leur interprétation, qui transpire la complicité, est aussi juste dans la tendresse que dans la violence, aussi convaincante dans la vulnérabilité que dans la manipulation.

La scène est une page blanche. Il y a bien une table, un sofa et une bibliothèque, une salle de bain qu’on entrevoit, mais cet espace immaculé, qu’on a choisi d’encadrer, littéralement, n’est autre qu’un réceptacle, une surface sur laquelle se déposent les couleurs déchirantes d’une grande quête de liberté… à deux. Entre ces tableaux où Marianne et Johan s’enlacent et s’empoignent, alternent mensonges et aveux, on assiste à des moments en coulisses, des scènes muettes, transcendées par la musique, magnifiées par les éclairages, où la caméra vient capter en direct l’intimité des comédiens pour la projeter sur le plateau.

Pas de doute, l’intime est politique. En regardant James changer de chemise, Evelyne rajuster sa coiffure, on pense inévitablement à ces rôles qu’on s’oblige à jouer, ces personnages qu’on se croit contraint d’endosser, de défendre à tout prix, en famille comme au travail, en couple aussi bien qu’en société. Puis, au moment où les comédiens reviennent sur scène, où la fiction reprend ses droits, on retrouve la nécessité des jeux de rôle, le sens même de la mimêsis, le pouvoir inouï et crucial du théâtre quand il s’agit d’expliquer la nature humaine… aux humains.

Scènes de la vie conjugale

Texte : Ingmar Bergman. Traduction : Carl Gustaf Bjurström et Lucie Guillevic. Mise en scène : James Hyndman. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 8 mai.