Rachel Graton, le match de la vie

La comédienne et auteure Rachel Graton voit dans sa nouvelle pièce, «21», le reflet de son expérience de travail dans une base de plein air «avec des jeunes ayant besoin de sortir de leur milieu».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La comédienne et auteure Rachel Graton voit dans sa nouvelle pièce, «21», le reflet de son expérience de travail dans une base de plein air «avec des jeunes ayant besoin de sortir de leur milieu».

Si elle n’avait pas suivi sa vocation artistique, Rachel Graton aurait œuvré dans le domaine social. La comédienne et auteure, qui a travaillé durant six étés dans une base de plein air « avec des jeunes ayant besoin de sortir de leur milieu », a longtemps songé à étudier en psychoéducation ou en travail social. Cette expérience se reflète dans sa nouvelle pièce, 21, créée un an et demi à peine après La nuit du 4 au 5, accueillie avec enthousiasme. Une œuvre dont la forme se révèle complètement différente de celle de son premier texte, un chœur complexe. La dramaturge ne souhaite pas se « raccrocher à une formule qui fonctionne ». Elle désire plutôt, dit-elle, trouver la forme qui corresponde à son sujet.

Et le directeur artistique du Théâtre d’Aujourd’hui semble avoir eu du flair en appairant deux des récentes révélations de sa programmation. Rachel Graton ne tarit pas de bons mots pour sa metteure en scène, Alexia Bürger (Les Hardings). « C’est une très belle rencontre. On ne se connaissait pas et ça a fonctionné tout de suite. Elle a l’intelligence de garder une distance dans la mise en scène : on entre dans la vérité des personnages, mais jamais dans le mélo. On est en constante rupture [d’une émotion à l’autre]. Comme ça, on voyage mieux entre les différentes émotions et ça laisse au spectateur le temps de réfléchir. »

21 rend d’abord hommage aux gens qui travaillent en centre jeunesse, à leur dévouement. « J’ai l’impression que c’est une forme de vocation, avance Rachel Graton. Je trouve que ce qu’ils font est incroyable, parce qu’ils doivent tenir bon, être solides devant ces jeunes-là. » Ces intervenants doivent accepter de s’immerger quotidiennement dans la réalité d’ados, d’enfants qui ont perdu tous leurs repères. Une réalité dont « on ne se doute même pas » à quel point elle peut être difficile. Et le cas inventé par l’auteure ne compte pas parmi les plus lourds.

La pièce orchestre un face à face entre Zoé (Marine Johnson, vue dans les films Charlotte a du fun et La petite fille qui aimait trop les allumettes) et Sara (Isabelle Roy), l’éducatrice qui prend en charge cette ado perturbée par l’absence de sa mère.

Entourée d’amis travaillant dans ce milieu, dont son amoureux, psychoéducateur en centre jeunesse — qui agit d’ailleurs comme consultant pour la pièce —, Rachel Graton a fait valider la véracité de certains détails. Et la structure des plans d’intervention, échelonnés sur 12 semaines, l’a aidée à bâtir son texte, divisé en 12 tableaux principaux qui sont autant de matchs : Sara et Zoé se rencontrent en effet autour d’un jeu de basketball, le 21. Une manière d’aider la jeune fille renfermée à s’ouvrir. L’ancienne monitrice avait remarqué que les jeunes se confiaient davantage durant une activité. « Cela s’appelle un moyen de mise en interaction. Je vulgarise, mais il s’agit de favoriser une discussion ou de travailler les interactions sociales à travers un champ d’intérêt du jeune. »

Pour la dramaturge, qui voulait éviter de verser dans le théâtre d’intervention, cette structure rejoint aussi son « plaisir de travailler sur une forme précise. Comment fait-on pour écrire du sport ? Au début, j’ai vraiment décrit les paniers, les points ». Mais ces didascalies n’étaient pas nécessaires : la dynamique sportive, le match, est transposée dans les dialogues. « Et ce qui était un beau défi, c’était de ne pas tomber dans un systématisme : un tableau, un match. Parfois on est déjoués : le point de vue ou la forme change même à l’intérieur du système. » L’auteure dresse des plans et schémas d’écriture très détaillés, avec des graphiques. « Rien n’est laissé au hasard. »

Un miroir

Séparé en deux parties, chacune épousant davantage la perspective de l’une des protagonistes, le récit déploie « une sorte de miroir » entre Sara et Zoé. « Elles se retrouvent toutes deux à un moment où ça passe ou ça casse dans leur vie. J’avais envie de montrer qu’elles ont un impact l’une sur l’autre. Même si l’intervenante ne peut pas, elle, s’ouvrir, le jeune a une influence — positive, négative, dépendant des jours — sur sa vie. Il y a un legs qui se passe. »

Les éducateurs, rappelle l’auteure, ont leurs propres souffrances à surmonter. Sara se cherche dans sa vie personnelle. « Elle est complètement perdue. J’ai essayé de créer un personnage qui aime son métier, mais qui est quand même dans une impasse. Elle aussi doit [s’examiner]. » Sa protégée lui renvoie son propre manque.

Même si l’intervenante ne peut pas, elle, s’ouvrir, le jeune a une influence — positive, négative, dépendant des jours — sur sa vie. Il y a un legs qui se passe.

21 illustre aussi la difficulté de Zoé à s’exprimer. « Ça fait partie des enjeux : quand tu es envahi par une émotion et que tu n’es pas capable de la nommer, une colère s’installe. Et peut-être que tu ne réalises même pas cette incapacité de nommer… En fait, le manque de mots représente le manque d’outils, en général. De soutien pour se bâtir dans la vie. Il y a aussi des jeunes en centre jeunesse qui viennent de très bonnes familles. »

Mais c’est aussi cette transmission de l’héritage social qu’aborde l’auteure, la difficulté de s’extirper d’un milieu peu propice à l’épanouissement. « Comment fait-on pour arrêter cette roue qui tourne ? Je ne connais pas la solution pour l’interrompre. Mais il y a des jeunes qui y arrivent, parce qu’ils ont une prédisposition ou qu’ils sont moins traumatisés. »

Aussi différentes soient-elles, les deux pièces de Rachel Graton ont donc un thème en commun : la résilience. L’interprète de la télésérie Faits divers — aussi douce en vrai que sa Rachel était féroce — juge très inspirante cette quête pour s’affranchir d’événements du passé. Comment transcender une situation qui pourrait sembler irréversible ? Dans la réalité, les intervenants des centres jeunesse doivent croire qu’ils peuvent aider. « Et lorsqu’ils réussissent à amener un jeune à avoir confiance en eux, à leur donner des outils pour être un citoyen responsable […], juste ça, c’est immense. »

La dramaturge, elle, n’en a pas fini de « travailler pour ces jeunes », d’une façon ou d’une autre. « Si ce n’est pas dans l’art, ce sera comme bénévole. Mais je suis vraiment touchée par eux. »

21

Texte de Rachel Graton, mise en scène d’Alexia Bürger, une création de Rachel Graton, du 16 avril au 4 mai, à la salle Jean-Claude-Germain