«Demain»: la prudence de Mehdi Bousaidan

Mehdi Bousaidan présente son premier spectacle comme s’il s’agissait d’un visionnement à la maison... sur Medflix.
Photo: Émilie Lapointe Mehdi Bousaidan présente son premier spectacle comme s’il s’agissait d’un visionnement à la maison... sur Medflix.

Le 1er avril dernier, le président du mouvement d’extrême droite Horizon Québec actuel, Alexandre Cormier-Denis, annonçait sur sa page Facebook avoir envoyé une mise en demeure à l’animateur Jean-Philippe Wauthier et à Mehdi Bousaidan pour des propos tenus par l’humoriste à l’émission La soirée est (encore) jeune du 31 mars.

« Si t’es cultivé et que t’as un problème avec l’immigration, c’est que t’es p’us ignorant, t’es raciste. C’est que t’as choisi le combat de refuser l’immigration. Peut-être qu’il s’est fait voler sa sucette en secondaire deux par deux Pakistanais […] », lançait le Québécois d’origine algérienne au sujet de celui qu’il affrontait quelques jours plus tôt sur le plateau de l’émission de Télé-Québec, Zone franche, dans un débat sur l’immigration.

S’il ne recule jamais devant une occasion de défendre avec vigueur, et sans gants blancs, sa conception d’un Québec ouvert, le Mehdi Bousaidan que révèle son premier tour de piste intitulé Demain est un personnage beaucoup plus léger, davantage aligné sur sa posture de blagueur pour toute la famille cultivée grâce à la série Med diffusée à VRAK, que sur ses velléités de commentateur social.

Présenté comme s’il s’agissait d’un spectacle que choisissait de visionner à la maison (sur Medflix !) un couple dont on n’entend que la voix, la représentation est à peine commencée qu’elle se heurte à une série de faux bogues que reconnaîtront les abonnés du géant Netflix, et qu’incarnent en temps réel Bousaidan. Un doux cabotinage qui se manifestera à plusieurs reprises au cours du spectacle (vu par Le Devoir en avant-première mardi), grâce à une mise en scène élaborée qui tranche avec le stand-up épuré prévalant dans l’écosystème du rire depuis dix ans.

Entre Badouri et Desproges

Anecdotes de restaurants visités en tournée, observations sur les sports olympiques, références absurdes à Maman, j’ai raté l’avion ; les présentations s’amorcent presque nonchalamment, si bien que la soirée ne prend réellement son envol que lorsque Mehdi Bousaidan revisite son étude sociologique des différentes sonneries de téléphone intelligent, un numéro irréprochable… qu’il étrenne sur scène depuis il y a aussi longtemps que 2014.

Son analyse hilarante des ingrédients d’un tube reggaeton jouit quant à elle de ses talents d’imitateur, tout comme ses nombreux récits de voyage, qui lui permettent d’adopter une kyrielle d’accents. Voilà un terrain toujours miné que celui de la caricature ethnoculturelle, qui ici flirte avec les stéréotypes de façon moins choquante que prévisible.

Performeur comique d’une soufflante virtuosité et improvisateur d’expérience, Mehdi Bousaidan sait évoquer un archétype en une seule phrase ou en une seule grimace, et aurait très bien pu, à l’instar d’un Rachid Badouri première manière, se contenter de bâtir Demain autour cette rare adresse. Mais l’humoriste de 27 ans a pour héros Pierre Desproges et son envie de se mesurer à des sujets complexes force l’admiration.

Il ne suffit cependant pas de déballer quelques statistiques pour qu’un segment sur les tueries aux États-Unis transcende les lieux communs qu’embrasse l’artiste avec beaucoup de prudence. Seuls son récit de sa visite dans une prison fédérale, et son appel à plus de compassion pour les détenus marchent sur la corde raide d’un discours auquel le public n’a pas spontanément envie d’adhérer.

En énumérant en conclusion une série de problèmes sociaux (pauvreté, terrorisme, inégalité hommes-femmes) auxquels nous devrons collectivement faire face, Mehdi Bousaidan dresserait-il la liste des enjeux costauds qu’il aimerait décortiquer dans son second spectacle ? Pour l’heure, il a été agréable de faire sa rencontre. Agréable comme une soirée devant Netflix, dont le souvenir se sera évanoui demain.

Demain

de Mehdi Bousaidan. En résidence jusqu’au 27 avril à la Cinquième Salle de la Place des Arts et en tournée partout au Québec.