«Intersections»: dialoguer par écrans

«Intersections» examine les points communs entre les expériences de cinq artistes, réunis par la magie de la technologie.
Photo: Michel et Michel «Intersections» examine les points communs entre les expériences de cinq artistes, réunis par la magie de la technologie.

Certains comparent cette intense expérience à une histoire d’amour tumultueuse. L’idée des créateurs Mireille Camier et Ricard Soler Mallol, en tout cas, était forte. Sonder des citoyens ayant participé à des mouvements protestataires importants dans leur ville. Des soulèvements qui ont tous résonné entre 2009 et 2014 : en Iran, en Tunisie, à Taïwan, les Indignés à Barcelone et notre propre Printemps érable. Des événements qui, dans plusieurs cas, ont servi de catalyseurs de conscience politique pour une génération.

Intersections examine les points communs entre les expériences de ces cinq artistes, réunis par la magie de la technologie — cet outil qui a beaucoup servi les rassemblements. Qu’est-ce qui a déclenché leur engagement, qu’y ont-ils gagné ou perdu, que reste-t-il de ces révolutions souvent avortées ? Le spectacle présenté au théâtre La Chapelle mélange témoignages directs et images d’archives, mais aussi mises en situation, jeux de reconstitutions.

Les créateurs ont fait beaucoup d’efforts pour dynamiser une forme qui aurait pu être statique. L’objet saute d’un récit fragmenté à l’autre pour mieux les entrelacer, comporte beaucoup d’humour et d’éléments un peu anecdotiques. (Cela semble particulièrement vrai pour les anecdotes légères liées au Printemps érable. La grève étudiante québécoise, même si elle a débordé sur un phénomène social plus large, pâlit un peu, disons, face à la révolution verte iranienne…)

On y esquisse l’ébauche de questions intéressantes : à quoi sert l’art face à ce genre de cause ? se demande Yu Yen-Fang. La charmante chorégraphe taïwanaise contribue à l’une des rares scènes poétiques, un ballet des mains… et à l’une des plus amusantes, le guide du manifestant bien préparé. Mais il ne faut pas s’attendre à des réflexions politiques poussées. C’est l’angle humain qui est ciblé.

En accord avec son thème, la forme bouscule les codes de la représentation scénique. Un pari technique tenu, en gros, malgré quelques bogues au niveau sonore. Le spectacle, dont la conception vidéo est signée Jean-François Boisvenue, réussit souvent à faire dialoguer les écrans avec ludisme.

Mais Intersections pose aussi la question de la présence au théâtre. Seule Mireille Camier sillonne la scène, assemblant une collection d’objets significatifs pour les ex-manifestants et servant de médiatrice entre ceux-ci et des spectateurs qu’ils tentent parfois de faire participer. Avec, le soir où j’y étais, des résultats partagés. De toute évidence, la dimension virtuelle fait parfois écran à la communication avec la salle. À cause de la distance induite par la technologie, certaines scènes tombent à plat. Je pense à cette étrange reconstitution d’une scène familiale tunisienne par quatre interprètes, campés chacun dans leur coin du monde : la parodie ne traversait pas l’écran.

Cette lacune s’arrange un peu vers la fin, alors qu’une prouesse technologique parvient à donner l’illusion que tous les acteurs partagent un même espace. Et qu’il se passe réellement dans la salle une action qui engage certains spectateurs. Comme on sait, la communion collective est une composante essentielle non seulement à tout soulèvement, mais aussi au théâtre…

Intersections

Mise en scène et dramaturgie : Mireille Camier et Ricard Soler Mallol. Avec David Teixido, Ons Trabelsi, Rambod Vala, Jean-François Boisvenue et Yu Yen-Fang. Un spectacle des Productions Quitte ou Double, Obskéné et le Festival GREC de Barcelone. Au théâtre La Chapelle, jusqu’au 13 avril.