Scène de la vie conjugale

Nicolas Dionne-Simard incarne un homme désireux de plaire, calculateur et fragile, tandis que Lauren Hartley joue la femme plus forte, énergique et frondeuse.
Photo: Cath Langlois Photographe Nicolas Dionne-Simard incarne un homme désireux de plaire, calculateur et fragile, tandis que Lauren Hartley joue la femme plus forte, énergique et frondeuse.

Embargo, un texte de Lauren Hartley dans une mise en scène d’Olivier Lépine, s’ouvre comme un huis clos minimaliste aux airs de confrontation. L’étroite scène donne à voir les murs d’un salon suggérés par une charpente en bois, un divan et une porte, quelques ballons. Et deux comédiens.

Tout repose dès lors sur le texte et le jeu. Il y a bien cette musique à contretemps, en ouverture et en clôture, qui propose déjà un certain décalage ; l’attention, cependant, se pose presque uniquement sur les propositions de Nicolas Dionne-Simard et Hartley. Lui : désireux de plaire et calculateur, fragile. Elle : plus forte, énergique, frondeuse.

Ils s’aiment — ou se sont aimés ? —, la pièce raconte leur retour l’un vers l’autre. Il semble désireux de rebâtir les ponts, elle se contente de piocher ostensiblement dans son pot de crémage. Les rôles s’inverseront ici et là, dans une dynamique fluctuante et parfois évanescente. Des répliques sciemment elliptiques, en effet, nous laisseront parfois au-dehors. Et certaines réactions, difficiles à lire, laisseront le sentiment d’une composition imprécise.

C’est en partie la proposition, évidemment : « Un salon. Le Gars. La Fille », expose le programme de soirée, dans un désir manifeste de tendre vers une certaine impersonnalité et de transcender les seuls individus, d’atteindre quelque chose comme une structure. Cette distance choisie, cependant, entame parfois notre capacité à les suivre entièrement, à habiter le vif des scènes au plus près. L’écriture aurait pu nous approcher d’eux davantage sans que la proposition en souffre.

En revanche, cette façon de raconter porte également ses fruits.

Cette idée insistante

L’intérêt d’Embargo repose dans ce sentiment bizarre qui pointe ici et là tout au long du spectacle, de façon soutenue et cohérente. Les deux personnages jouent la séduction, l’histoire est connue — chacun y plaquera son vécu.

Or, quelque chose cloche. Derrière cette apparente histoire du désir, une seconde histoire se joue qui prend le pas sur la première ; c’est l’écriture trouée de Lauren Hartley qui permet d’habiter cet espace. D’emblée, le spectateur se voit appelé à remplir les non-dits, de réécrire la pièce — de l’écrire, en somme.

Photo: Cath Langlois Photographe Lauren Hartley

Par-delà les échanges manifestes entre Elle et Lui, sur la base de leurs hésitations finit de se faufiler une question incommodante : pourquoi font-ils tout cela ? La réponse évidente serait « l’amour », c’est ce qu’on évoque généralement pour répondre à la question de ce qui lie deux personnes. Ici, pourtant, le mécanisme s’impose. Le décor les isole à la façon d’une trappe, ce qu’illustre la scène en bifrontale où les deux comédiens font des va-et-vient comme dans une fosse.

L’embargo du titre, alors, a les airs de cette mesure décrétée pour certaines marchandises de ne pas quitter un port. La séduction devient cette dynamique retenant deux personnes contre le large à prendre, en marge peut-être d’une liberté trop chère à embrasser. Le couple, quant à lui, prend l’allure déplaisante d’une étrange répétition.

Embargo

Texte : Lauren Hartley. Mise en scène : Olivier Lépine. Avec Nicolas Dionne-Simard et Lauren Hartley. Une production Collectif Cognac, au théâtre Premier Acte, jusqu’au 13 avril.