«Noir»: la vulgarité utile de Mike Ward

La première du cinquième spectacle de l’humoriste grinçant avait lieu mercredi soir au Club Soda, à Montréal.
Photo: Michel Grenier La première du cinquième spectacle de l’humoriste grinçant avait lieu mercredi soir au Club Soda, à Montréal.

Face à des procès ou à des controverses semblables à celle opposant Mike Ward à Jérémy Gabriel, d’autres humoristes ont choisi la pente savonneuse des fréquentations douteuses ou des déclarations incendiaires, et se sont peu à peu rangés à droite, en proclamant à la moindre occasion l’érosion de la liberté d’expression. Réjouissons-nous d’emblée que l’incorrigible trublion ait pris garde à ne pas verser, au cours des dernières années, dans la victimisation et dans l’humour réactionnaire.

Ce qui ne signifie pas pour autant que dans Noir, son cinquième spectacle dont la première avait lieu mercredi soir au Club Soda, Mike Ward s’abstienne d’évoquer son procès ou de tancer la morale à deux vitesses (c’est le moins qu’on puisse dire) de certains des employés de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Notons ici que l’équipe de l’artiste a poliment demandé aux journalistes de ne pas décrire en détail les premières minutes de la soirée afin de ne pas en émousser l’impact, mais Ward en a déjà livré la substantifique moelle lors de son passage au micro du balado de l’Américain Joe Rogan.

« Je juge jamais le monde », jurera l’homme en noir, une affirmation en porte-à-faux avec la réputation de tortionnaire ayant cristallisé ses déboires judiciaires. Il a été érigé en parfait contre-exemple par ceux qui croient que l’humour devrait s’en prendre aux puissants et non pas tourmenter les plus faibles, mais la cruauté occasionnelle de Mike Ward envers les personnes handicapées n’a toujours été qu’une façon d’exacerber jusqu’au ridicule l’hypocrisie d’une société qui préfère la pitié à la réelle intégration des communautés marginalisées.

Adepte de véganisme. Défenseur du droit des femmes musulmanes à se couvrir (ou pas). Allié des personnes trans. Noir dresse un portrait plus complexe du vétéran du rire que celui que la rumeur charrie. La comparaison outrancière et la référence anatomique demeurent néanmoins les outils de choix de celui qui n’hésite pas à se donner le mauvais rôle, lorsqu’il invite les hommes à un examen de conscience dans la foulée du mouvement #MoiAussi, ou lorsqu’il déballe le récit de son passé de victime d’intimidation ayant lui-même intimidé à son tour.

Des phrases pas répétables

Mais si la vulgarité n’est parfois chez le « Céline Dion des jokes de pénis » qu’une simple soupape carnavalesque, elle est aussi souvent la loupe lui permettant de bien faire voir la violence de l’exclusion sociale ou la lâcheté de nos incohérences. Sa vision du monde oscille sans cesse entre une foi en la bonté de ses contemporains et la conscience aiguë que l’humanité est guidée par la méchanceté, voire par ses plus bas instincts.

Doit-on vraiment se surprendre que des vedettes à qui nous avons tout permis finissent par tout se permettre ? se questionne-t-il (en d’autres mots) dans un passage hilarant sur son ancien collègue de radio, Éric Salvail, avec en sus une flèche décochée aux médias ayant offert l’absolution universelle à René Angélil.

Demander à un membre du public s’il a déjà vécu une agression sexuelle, comme s’il lui demandait quel emploi il occupe, pourrait cependant réveiller des souvenirs horribles si ce membre du public s’avérait par malheur avoir déjà été agressé sexuellement. Rare élément à repenser dans ce spectacle d’une remarquable maîtrise, quelque part entre une forme de juste indignation et le plaisir de prononcer des phrases pas répétables juste pour le plaisir de prononcer des phrases pas répétables.

Habitué des comedy clubs et des bars comiques, Mike Ward sirote son drink entre deux vannes et entretient un rapport à ses textes aux antipodes de la majorité des humoristes québécois, préférant le ton de la conversation à la rythmique chirurgicalement apprise d’un monologue calibré à la virgule près, ce qui suppose certaines petites imprécisions dans sa livraison. Une posture complètement en phase avec la méfiance qu’il nourrit face à quiconque prétend à la pureté morale ou à la perfection.

Noir

Mike Ward, en résidence jusqu’au 1er juin au Club Soda et en tournée partout au Québec.