Mehdi Bousaidan a foi en demain, malgré tout

Bien qu’il soit aujourd’hui très sollicité par les caméras, l’humoriste n’aura jamais cessé d’affiner sur les scènes du Québec un regard sur le monde mêlant observations bien trouvées et commentaire social habile.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Bien qu’il soit aujourd’hui très sollicité par les caméras, l’humoriste n’aura jamais cessé d’affiner sur les scènes du Québec un regard sur le monde mêlant observations bien trouvées et commentaire social habile.

Drôle de journée pour jaser d’un spectacle coiffé d’un mot aussi chargé que « demain ». C’est qu’en ce vendredi après-midi de mars, des milliers de jeunes descendent dans la rue afin de sortir leurs aînés de leur torpeur face au péril climatique. De quoi nourrir l’espoir. Pendant ce temps, la Nouvelle-Zélande amorce un long deuil. Cinquante êtres humains ont été tués à la mosquée de Christchurch. De quoi désespérer.

« J’étais à Saint-Eustache hier et, comme d’habitude, j’ai fait mon numéro sur les tueries. J’espère que les gens vont faire le lien et comprendre que c’est pour ça que le show s’appelle Demain, parce qu’il faut faire quelque chose concrètement contre ça », lance avec un mélange de passion et d’exaspération Mehdi Bousaidan, dont le premier tour de piste en solo tient l’affiche à la Cinquième salle de la Place des Arts jusqu’à la fin du mois.

Faire quelque chose contre ça ? Contre la détestation de l’autre, qui se cristallise beaucoup par les temps qui courent autour de la figure de l’immigrant arabo-musulman, peu importe que vous choisissiez d’employer, ou pas, un mot se terminant par le suffixe « phobie ».

Mehdi poursuit sa tirade. L’humoriste de 27 ans, d’origine algérienne, commente tous les sujets avec la loquacité d’un artiste invité sur un grand plateau français et ne craint surtout pas, contrairement à plusieurs de ses collègues, que le sérieux qu’il affiche en entrevue ternisse sa réputation de comique.

« Probablement qu’il y a des gens au Québec présentement qui voient la Nouvelle-Zélande aux nouvelles et qui se disent : “Bah, une autre affaire…” On est devenus insensibles ! Autant de morts en Nouvelle-Zélande, ça fait peur, parce que ça nous rappelle qu’il y a une haine envers l’islam qui est grandissante. Quand il y a un attentat à Québec, le gars s’appelle Bissonnette, et c’est nous, les Arabes, qui représentons un danger ? »

Il a visionné l’an dernier chacune des trois heures de l’interrogatoire du tueur de la mosquée de Québec. Profond désir de comprendre. « J’ai pas “skippé” une seconde ! » s’exclame-t-il, comme s’il parlait d’un devoir.

« Ça a été une montagne russe d’émotions. Il me faisait de la peine, le garçon. C’est une victime… d’une certaine manière. S’il avait été informé différemment, il n’aurait pas fait ça. Il pensait qu’il allait sauver des vies, parce qu’une mosquée, c’était pour lui un lieu où des terroristes se rencontrent. C’est entre autres pour ça que je fais de la télévision, de l’humour : pour rentrer dans la maison des gens et qu’ils se disent : “Il est correct, lui, et pourtant, il ressemble aux autres [qu’on n’aime pas].” Plus les gens connaîtront leur entourage, moins il va y en avoir, des cas comme Alexandre Bissonnette. Ce garçon ne savait visiblement rien de l’islam. »

Drogue, terrorisme, gangs de rue

Né en Algérie en 1991, Mehdi Bousaidan arrive au Québec à l’âge de quatre ans. Au petit écran : personne comme lui, si bien que, dans la maison familiale de Laval, ses parents syntonisent des chaînes d’informations arabes, alors que lui se tourne vers l’humour français. « Sauf que, lorsque Rachid Badouri apparaissait, tout d’un coup on écoutait ! »

L’improvisateur étoile et diplômé de l’École nationale de l’humour atteint la finale de l’émission En route vers mon premier gala Juste pour rire en 2014 et reçoit d’emblée quelques propositions de petits rôles, mais pas exactement les plus réjouissants.

« J’avais dit à ma gérante : “Je ne veux jamais jouer un dealer de drogue, un terroriste ou un membre de gang de rue” », raconte celui qu’on a vu depuis dans MED à Vrak, dans Trop à ICI Radio-Canada Télé ainsi que dans Like-moi ! et M’entends-tu ? à Télé-Québec. « La première offre que j’ai reçue, c’était pour jouer un dealer de drogue, membre de gang de rue, qui appartient à une filière islamiste. Les trois ! Et sur le texte, au lieu d’écrire Mehdi, ils avaient écrit Adib ! » Comme dans Adib Alkhalidey, son pote.

Bien qu’il soit aujourd’hui très sollicité par les caméras, Bousaidan n’aura jamais cessé d’affiner sur les scènes du Québec un regard sur le monde mêlant observations bien trouvées (son numéro sur les sonneries de cellulaire) et commentaire social habile, dans une perspective tenant moins de la pédagogie pataude que de la mise en lumière de nos inconséquences et de nos contradictions. Un défi, étant donné le déficit d’attention qui afflige notre époque.

« Pierre Desproges, c’est mon humoriste préféré, et il “punche” toutes les trois minutes. Au Québec, on “punche” toutes les sept secondes, ce qui fait que c’est plus difficile de développer une pensée », regrette celui dont le décor composé de 49 écrans pousse au bout de sa logique absurde l’ubiquité des machines à images, petites ou grosses. « Je le sens dans le show : parfois, il y a une mini, minilongueur où je prends le temps de parler plus lentement après les avoir bombardés de 72 jokes, et je sens qu’il ne faudrait pas que ça s’éternise. »

Le parfait mélange

En première année du secondaire, Mehdi Bousaidan rédige un travail scolaire sur la guerre civile en Algérie et comprend petit à petit que ce n’était pas pour que son père se rapproche de son ami Malik que sa famille avait plié bagage. Ses parents étaient jusque-là parvenus à le préserver des véritables raisons de leur exil.

« Et c’est après ça que tout ce qui est sombre en moi s’est réveillé », se souvient-il, en évoquant certains symptômes de stress post-traumatique avec lesquels il compose toujours. Il y a quelques étés, lors d’un spectacle à La Ronde, un pétard-test est lancé dans les airs en vue d’un grand feu d’artifice, pendant que Mehdi se trouve toujours sous les projecteurs. « Personne ne m’avait averti, alors, quand ça a pété, je me suis couché par terre devant 500 personnes. J’étais en état de choc. »

Pourquoi un artiste doté de telles réserves de talent brut, qui pourraient lui permettre de s’en sortir avec des blagues plus triviales, tient-il donc à ce point à se mesurer à des sujets aussi costauds que ceux qui émaillent son premier spectacle solo ? La réponse se situe sans doute dans cette hyperconscience de la fragilité de tout, acquise à l’orée de l’adolescence.

« Je lisais récemment Amin Maalouf [écrivain franco-libanais], qui montre dans Les identités meurtrières comment il peut être dangereux d’avoir une conception étroite de l’identité. Je suis une addition de ce que j’ai vécu, un parfait mélange, mais quand quelqu’un me dit : “Toi, t’as pas l’air Arabe”, ce n’est pas un compliment. Ce n’est pas une condition dont il faut se sortir. J’en profite chaque fois pour expliquer à ces gens que la majorité des Arabes qui vivent au Québec sont comme moi. » Peut-être pas aussi drôles que lui, mais tout aussi animés que lui par leur foi en demain.

Demain

De Mehdi Bousaidan. À la Cinquième salle de la Place des Arts, du 2 au 27 avril. En tournée partout au Québec.