Nous sommes «ICI»

Gabrielle Lessard invite le public à se reconnecter avec ses institutions, mais aussi avec son passé.
Photo: Sylvie-Ann Paré Gabrielle Lessard invite le public à se reconnecter avec ses institutions, mais aussi avec son passé.

ICI — titre qui renvoie au lieu, à l’identité, mais qui évoque aussi le changement d’image de marque adopté par Radio-Canada en 2013 — n’est pas du théâtre documentaire, mais plutôt une fiction documentée qu’organise Gabrielle Lessard. Il y a deux projets dans ICI : d’une part, réfléchir à l’institution radio-canadienne, de sa création en tant qu’organisation devant notamment ouvrir la population à la culture jusqu’à son rôle actuel, en passant par le rôle qu’elle a joué dans les années 1950-1960 pour l’affirmation nationale canadienne-française ; d’autre part, se questionner sur l’impact de cette même institution dans la vie des gens, notamment ceux du quartier Centre-Sud où était situé jadis le « Faubourg à m’lasse ».

Plutôt que d’aborder le propos sous l’angle documentaire, Lessard crée trois récits fictionnels, situés dans les années 1890, 1960 et 1990 : une enfant qui travaille dans une usine, un adolescent fasciné par la télévision et une jeune fille qui rêve d’être comédienne. Tous deviendront adultes, ce qui permettra à la fois de connecter les histoires entre elles et de faire basculer le récit au présent dans le dernier tiers du spectacle. Anne Trudel, Sébastien René et Catherine Paquin-Béchard, malgré la nervosité de la première, jouent avec aplomb la dualité de ces enfants un peu déjà adultes, à la langue imagée et bien pendue.

L’idée était bonne : passer par la fiction évitait qu’ICI rappelle trop J’aime Hydro, même si on retrouve certaines préoccupations thématiques communes. Le croisement des récits permet d’imaginer et de mettre en mots ce que le quartier et Radio-Canada ont pu représenter à différentes époques pour les habitants. C’est lorsqu’elle s’interroge sur la réalité actuelle du diffuseur public, éloigné de sa mission d’origine, que Lessard frappe le plus juste, particulièrement à travers le récit que fait la jeune comédienne de son premier contrat en télévision.

Par contre, les deux pans du projet font en sorte qu’aucun des deux n’est complètement fouillé à fond. Les informations factuelles sur Radio-Canada passent parfois trop rapidement (notamment dans la vidéo récapitulative sur l’histoire de la station ou dans le dernier dialogue, trop plaqué et explicatif) tandis que les trois récits ne suscitent pas tous le même intérêt.

La portion située en 1890, exclusivement rattachée à l’identité du quartier, paraît trop déconnectée des deux autres, plus centrées sur l’impact social et culturel de la télévision, malgré les efforts pour tisser les liens narratifs (aidés par la projection d’images d’archives sur l’écran au fond de la scène, autrement vide). Tous portent pourtant la même idée — ICI, c’est d’abord les citoyens — et contiennent la même mise en garde : les promesses de modernité qu’étaient l’industrialisation et l’arrivée de la télévision ou d’Internet ont fini par désolidariser les humains et se sont éloignées de leur objectif premier.

Pour répondre à cette désillusion, Gabrielle Lessard invite le public à se reconnecter avec ses institutions, mais aussi avec son passé. Le message est noble et porteur d’espoir, mais il tombe un peu à plat, pris entre deux projets pas toujours bien conciliés.

ICI

Texte et mise en scène : Gabrielle Lessard. À Espace libre du 21 mars au 6 avril 2019.