Éric Robidoux, le cœur dans la tête

Pour être à même de plonger dans l’élaboration du personnage de Britannicus et dans la proposition du metteur en scène, Éric Robidoux s’est assuré de posséder pleinement sa partition avant les répétitions.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour être à même de plonger dans l’élaboration du personnage de Britannicus et dans la proposition du metteur en scène, Éric Robidoux s’est assuré de posséder pleinement sa partition avant les répétitions.

Après avoir œuvré à La Chapelle, au théâtre Prospero et au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Florent Siaud fait son entrée au Théâtre du Nouveau Monde avec Britannicus, une tragédie de Racine qui, tel que le stipule adroitement l’équipe de création, oppose les furieux et les tendres. Pour jouer Agrippine et Néron, le plus québécois des metteurs en scène français a fait appel à Sylvie Drapeau et à Francis Ducharme. Pour incarner Junie et Britannicus, il a choisi Évelyne Rompré et Éric Robidoux.

Il s’agit d’une première collaboration entre Siaud et Robidoux. « Florent voulait un Britannicus guerrier, explique celui qui s’est taillé une réputation d’acteur physique, vigoureux, notamment en s’associant à des chorégraphes comme Estelle Clareton, Dave-St-Pierre et Frédéric Gravel, mais également à un metteur en scène aussi iconoclaste que Christian Lapointe. Je pense qu’il m’a choisi parce qu’il me savait capable d’accoter l’énergie des autres membres de la distribution, cette fougue et cette physicalité. C’est mon premier classique, qui plus est en alexandrins, et je dois avouer que j’en suis très heureux. »

Au moment où débute la tragédie, Néron (Ducharme) gouverne avec sagesse. Puis la vraie nature de l’empereur se révèle. Sa passion pour Junie (Rompré), fiancée de Britannicus (Robidoux), le pousse à se libérer de la domination d’Agrippine (Drapeau) et à assassiner son frère par alliance. « Britannicus a une candeur, une innocence, une fragilité, explique celui qui incarne le rôle-titre. Cela dit, quand la situation l’incite à agir, il est capable de beaucoup de force. Il démontre qu’il est brave, qu’il possède une grandeur. »

Jusqu’à ce que Néron, qui lui a déjà ravi le trône, lui enlève Junie, Britannicus échappait à la logique du complot, à celle des tractations politiques. Pour nourrir sa colère, on peut compter sur Narcisse, son gouverneur, incarné par Marc Béland. « Narcisse incite Britannicus à la révolte, explique Robidoux. Il jette de l’huile sur le feu, envenime la situation, la rend encore plus alambiquée qu’elle ne l’était déjà. » Ajoutez à cela les manipulations de Burrhus, le gouverneur de Néron (Maxim Gaudette), et d’Albine, la confidente d’Agrippine (Marie-France Lambert), et vous obtenez un mélange détonant. « Britannicus et Junie sont en quelque sorte les victimes collatérales de toute cette violence, précise le comédien. En même temps, c’est grâce à la pureté et à la fragilité de leur amour que toute la pièce peut exister. »

Plonger chez Racine

Pour être à même de plonger dans l’élaboration du personnage et dans la proposition du metteur en scène, Éric Robidoux s’est assuré de posséder pleinement sa partition avant même de commencer les répétitions. « Je n’avais pas le temps de m’enfarger dans les répliques, précise-t-il. Ce que je voulais, d’abord et avant tout, c’est approfondir le discours, trouver la valeur de chaque mot, le rythme qui convient, l’énergie adéquate, en somme rendre le texte limpide, et ne surtout pas chanter les vers. »

Le comédien estime que son metteur en scène est rigoureux, érudit, mais aussi très concret : « Il ne cesse de nous fournir de nouvelles couches de compréhension de l’œuvre. On a fait un important travail sur le XVIIe siècle, sur la littérature et le théâtre, puis une grande analyse du texte, notamment sur le sens que les mots avaient à l’époque, sur la pensée, le discours, mais également sur des notions plus émotionnelles, comme les larmes, la douleur, le cri… » Alors que plusieurs établissements d’enseignement du théâtre au Québec se font reprocher d’effleurer ou même de contourner les œuvres classiques, on pourrait dire que la méthode de Florent Siaud vient en quelque sorte combler une lacune.

Un théâtre des sens

Tout en annonçant un spectacle qui dépoussière la tragédie classique, une esthétique qui s’éloigne de la Rome antique, mais tout en l’évoquant, le comédien affirme que rien dans la mise en scène ne dénature l’œuvre : « On n’est pas dans une relecture. On est vraiment dans le sens du texte, avec tout ce que ça implique de mots et d’idées, mais aussi d’affects, d’émotions fortes. On dit que les pièces de Racine font appel à l’intelligence du spectateur, ce n’est pas faux, mais je pense que c’est d’abord et avant tout un théâtre des sens. Ce qui anime les personnages, ce sont des pulsions fondamentales, des passions viscérales, des désirs qui n’ont pas pris une ride, à commencer par l’amour et le pouvoir. »

Ainsi, en plus de retrouver dans la pièce plusieurs des archétypes qui vont nourrir la psychanalyse, à commencer par la rivalité entre frères et l’épineux rapport mère-fils, on peut également y trouver des magouilles qui évoquent franchement la politique actuelle. C’est ce que résume fort bien Junie en s’adressant à Britannicus au dernier acte : « Je ne connais Néron et la cour que d’un jour. Mais (si je l’ose dire), hélas ! dans cette cour, combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense ! Que la bouche et le cœur sont peu d’intelligence ! Avec combien de joie on y trahit sa foi ! Quel séjour étranger et pour vous et pour moi. »

« Le lien avec les politiques totalitaires et dictatoriales contemporaines saute aux yeux, reconnaît Robidoux. La pièce est remplie de jeux de coulisses, de complicités et de collusions, des manipulations qui s’apparentent souvent aux fameuses fake news. Dans cet univers, le fait que Britannicus et Junie en viennent à considérer que leur union est la plus grande des richesses, la chose la plus précieuse qui soit, c’est assez extraordinaire. »

Britannicus

Texte : Racine. Mise en scène : Florent Siaud. Une production du Théâtre du Nouveau Monde, en collaboration avec Les songes turbulents. Au TNM du 26 mars au 20 avril.