«Les larmes amères» de Petra von Kant: folle d’amour

Anne-Marie Cadieux incarne la créatrice de mode Petra von Kant alors que Florence Blain Mbaye est Sidonie von Grasenabb.
Photo: Maxim Paré-Fortin Anne-Marie Cadieux incarne la créatrice de mode Petra von Kant alors que Florence Blain Mbaye est Sidonie von Grasenabb.

Alors qu’il est aussi drôle que tragique, aussi kitsch que transgressif, certainement queer avant l’heure, l’univers de l’homme de théâtre et de cinéma Rainer Werner Fassbinder est pour ainsi dire absent de nos scènes par les temps qui courent. Heureusement, Félix-Antoine Boutin est là pour corriger la situation. Avec sa relecture des Larmes amères de Petra von Kant, une pièce écrite en 1971 et portée au grand écran l’année suivante, le metteur en scène embrasse pleinement la jouissive démesure du créateur allemand mort en 1982.

Avec ce spectacle, le premier qu’il présente au théâtre Prospero (et fort probablement pas le dernier), le codirecteur de la compagnie Création Dans la Chambre revient en quelque sorte à ses premières amours. En effet, la toute première réalisation de Boutin, Message personnel, théâtre de chambre donné dans son appartement pour 10 spectateurs à la fois, petit bijou dans lequel votre humble serviteur avait reconnu les signes avant-coureurs d’une fertile carrière, était… une adaptation libre des Larmes amères de Petra von Kant.

Le premier long métrage de Fassbinder s’intitule L’amour est plus froid que la mort. Voilà qui aurait très bien pu servir de titre à la pièce qui nous occupe. Il s’agit d’un texte sur l’amour et ses ravages, la solitude et l’émancipation, la liberté et la possession. Puis d’une réflexion sur le pouvoir, l’argent et la renommée. Mais il est aussi question, et peut-être même surtout, de la condition féminine, des rôles, des cases, des fonctions et des carcans qu’il est impératif de faire voler en éclats. Ainsi, sous des dehors loufoques, certainement satiriques, voire joyeusement caricaturaux, la pièce aborde des sujets graves. Rien ne relance mieux le tragique que le comique. Ça, Fassbinder l’avait bien compris.

Pour cette femme plus grande que nature, l’insaisissable Petra von Kant, tour à tour sublime et grotesque, défendant chaque jour le rôle de sa vie, Boutin et ses collaborateurs ont imaginé un superbe écrin, un appartement carmin qui n’est autre qu’une scène sur laquelle Anne-Marie Cadieux, née pour jouer ce rôle mythique, règne comme une reine. Dès les premières secondes du spectacle, l’incomparable comédienne s’empare du plateau comme une tornade balaierait tout sur son passage.

Dans ses échanges avec Sophie Cadieux, qui campe la belle et cruelle Karin Thimm, celle pour qui le coeur de Petra bat et la raison vacille, Anne-Marie Cadieux brûle les planches. Voilà assurément une interprétation qui, même dans une carrière déjà constellée d’incarnations incandescentes, risque fort de passer à l’histoire.

Les larmes amères de Petra von Kant

Texte : Rainer Werner Fassbinder. Traduction : Frank Weigand. Adaptation : Gabriel Plante. Mise en scène : Félix-Antoine Boutin. Une coproduction de Création Dans la Chambre et du Théâtre du Trillium. Au théâtre Prospero jusqu’au 6 avril.