«Un chêne»: jeu de rôle

Les comédiens Philippe Robert — qui joue le rôle récurrent de l’hypnotiseur — et Marc-André Thibault
Photo: Laurence Dauphinais Les comédiens Philippe Robert — qui joue le rôle récurrent de l’hypnotiseur — et Marc-André Thibault


Le théâtre de Tim Crouch est aussi simple qu’il est expérimental, aussi minimaliste sur le plan scénique qu’il est complexe et ludique du point de vue structurel. Dans Un chêne, la pièce mise en scène ces jours-ci par Charles Dauphinais, le dramaturge britannique prend un malin plaisir à dépouiller le théâtre de sa carrosserie, à dévoiler les codes de la représentation comme on expose les entrailles d’un moteur, comme on donne à voir le fascinant mouvement des engrenages d’une machine.

Créé à Édimbourg en 2005, le texte s’appuie sur une rencontre entre un hypnotiseur de scène et un père endeuillé qui accepte de lui servir de cobaye, deux êtres dont on comprendra peu à peu de quelle manière les destins sont liés. Plus encore, la pièce orchestre un face-à-face entre deux comédiens, celui qui incarne l’hypnotiseur (en l’occurrence Philippe Robert) et celui ou celle qui, différent chaque soir, campe le père (lorsque nous y étions, il s’agissait de Paul Ahmarani). C’est dans ce dispositif bien plus complexe qu’il n’y paraît, dans ces continuels allers-retours entre les niveaux de réalité, un procédé qui fait appel à l’intelligence du spectateur, qui lui donne un rôle actif, que réside tout l’intérêt de l’oeuvre.

Ainsi, différentes trames s’entrelacent. Il y a l’histoire tragique d’une enfant frappée par une voiture. L’errance d’un père qui cherche des réponses dans une séance d’hypnose aussi bien que dans l’écorce d’un chêne. Mais aussi la rencontre de deux comédiens, l’un qui guide le jeu, fournit les règles, et l’autre qui se jette audacieusement dans l’inconnu, obéit aux consignes qu’on lui livre à voix haute ou qu’on lui glisse à l’oreille, exécute le geste demandé, prononce la réplique qu’on lui souffle ou le texte qu’on lui tend, mais toujours en ajoutant ses couleurs, ses intentions, son rythme, son dosage… Difficile, à vrai dire, d’imaginer plus bel hommage au métier d’acteur, plus patente illustration de l’apport inestimable de l’interprète à la mise au monde d’un personnage.

Double complicité

Il était tout simplement fascinant de voir Paul Ahmarani écouter les instructions, les assimiler, puis accomplir ce qu’on attendait de lui, construire peu à peu ce père, sa voix et son port, sa démarche et son débit, en somme le comprendre en même temps que nous, le dessiner sous nos yeux. Quant à Philippe Robert, il est un maître de cérémonie hors pair. Complice avec le public aussi bien qu’avec son partenaire, il est à la fois au-dessus de l’aventure et partie prenante d’un récit qui adopte une tournure de plus en plus tragique.

Un chêne

Texte : Tim Crouch. Traduction : Jean-Marc Lanteri. Mise en scène : Charles Dauphinais. Une production du Collectif La Stasi. À la salle intime du théâtre Prospero jusqu’au 23 mars.