«Lignes de fuite»: perte de repères

L’auteure sonde, entre autres, l’amour et l’amitié des jeunes trentenaires.
Photo: Valérie Remise L’auteure sonde, entre autres, l’amour et l’amitié des jeunes trentenaires.

Un déferlement d’humour noir et de rires jaunes. Un feu roulant de tirades corrosives et de répliques assassines. Une profusion d’insultes et de coups bas. On trouve dans Lignes de fuite une galerie de personnages odieux, et néanmoins familiers, des hommes et des femmes aux paradoxes éminemment contemporains, des êtres aussi cruels que vulnérables. Mise en scène avec beaucoup de doigté par Sylvain Bélanger, grinçante à souhait, la nouvelle pièce de Catherine Chabot est un miroir aux alouettes, une grande illusion qui risque fort de causer à ses protagonistes des dommages irréparables.

Après Table rase et Dans le champ amoureux, Catherine Chabot entraîne son exploration des violences du quotidien à un paroxysme. Sans quitter ses sujets de prédilection, mais en haussant franchement le ton, l’auteure sonde l’amour et l’amitié des jeunes trentenaires, inspecte sans pitié leur rapport à l’engagement, qu’il soit intime aussi bien que politique, dépeint en somme leurs obsessions et leurs angoisses, leurs envies inavouables et leurs espoirs contenus. Devant une pièce aussi féroce, à ce point courageuse, qui cristallise le présent avec tant de justesse, on pense nécessairement au Déclin de l’empire américain de Denys Arcand.

Chaque fois qu’elles se retrouvent, trois amies d’enfance renouent avec leur passé, d’abord avec nostalgie, hilarité, puis, l’ivresse aidant, leurs discussions se font de plus en plus belliqueuses. Leur champ de bataille est un salon bourgeois, celui de Zorah (Lamia Benhacine), financière d’origine algérienne, et Olivia (Victoria Diamond), artiste visuelle anglophone. Alors que Raphaëlle (Chabot) est avocate en droit carcéral, son conjoint Jérôme (Maxime Mailloux) est représentant pour une compagnie de béton. Finalement, Gabrielle (Léane Labrèche-Dor), chroniqueuse à la radio de Radio-Canada, est en couple avec Louis (Benoît Drouin-Germain), chargé de cours en sociologie à l’Université de Sherbrooke. Vous voyez le tableau ? Imaginez-le maintenant parcouru de fissures.

Après avoir emprunté à Barthes et Spinoza, Chabot s’aventure cette fois du côté de Guattari et Deleuze, selon qui la « ligne de fuite » permet aux humains de s’émanciper, de se libérer de la « ligne dure », de s’affranchir d’un destin sans surprises ou d’une carrière toute tracée. Ainsi, les trois couples sont aux prises avec ce déchirement entre le désir de quitter le chemin balisé et la peur puissante que cela leur inspire. Les échanges à bâton rompus sont défendus avec une essoufflante vivacité par les six interprètes, mais il faut admettre que Léane Labrèche-Dor brille tout particulièrement. Sa composition, savant assemblage de rage et de détresse, sonne on ne peut plus juste.

Lignes de fuite

Texte : Catherine Chabot. Mise en scène : Sylvain Bélanger. Une coproduction du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de Corrida. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 6 avril. En supplémentaire le samedi 30 mars, 20 h, et le dimanche 31 mars, 16 h.