Ibsen au temps de Beyoncé

La pièce semble ainsi mettre en lumière la superficialité de ce monde, d’un couple où chacun entretenait une image fausse de l’autre.
Photo: Maxim Paré Fortin La pièce semble ainsi mettre en lumière la superficialité de ce monde, d’un couple où chacun entretenait une image fausse de l’autre.

Avec toutes les avancées des femmes, les Nora existent-elles encore dans notre société ? La prise de conscience émancipatrice qu’a donnée Henrik Ibsen, en 1879, à une femme-enfant dont l’identité était définie par les hommes, peut-elle avoir cours aujourd’hui ? C’est ce qu’aborde l’adaptation contemporaine de Rébecca Déraspe.

L’auteure de Gamètes a resserré le récit sur les cinq personnages centraux, dans une langue semblant plus directe. C’est le rapport à l’argent qui frappe ici. Dans cette société très matérialiste, basée sur les apparences — ce qui, avouons-le, est vrai plus que jamais —, les personnages luttent et négocient pour leur survie. Que ce soit Nora qui a contrefait une signature, huit ans plus tôt, afin d’emprunter une somme permettant un congé à son mari malade. Ou son prêteur, Nils (Simon-Pierre Lambert), qui fait chanter celle-ci afin de récupérer son emploi à la banque dirigée par l’époux. Chacun utilise sa part de pouvoir dans l’espoir de conserver son statut.

La pièce semble ainsi mettre en lumière la superficialité de ce monde, d’un couple où chacun entretenait une image fausse de l’autre. Charmante mais naïve — et paraissant d’abord écervelée —, cette Nora n’a pas de profession parce qu’elle a l’impression de « s’accomplir comme femme » en élevant ses enfants. (Mais merci la gardienne…) Terriblement paternaliste, Torvald (Jean-René Moisan) émerge comme contrôlant, verbalement abusif. Il impose à sa marionnette chérie, qu’il aime pour sa beauté, de danser comme Beyoncé à la soirée costumée. (Dans le texte original, c’était la tarentelle…) Un féminisme de surface, cette image très sexy ?

Pourquoi Nora existe-t-elle encore ? Dans la scène finale, Rébecca Déraspe intègre ces questionnements directement dans la bouche du personnage. Un long passage auto-réflexif où Nora énumère tout ce qui a évolué depuis 150 ans. Et ce qui est encore un frein à la condition des femmes, comme la charge des enfants. Elle accuse même, non sans raison, cette transformation trop subite de la protagoniste dans le texte d’Ibsen… Mais parlant de conscience soudaine, cette pirouette pirandellienne, si elle ne manque pas d’intérêt, survient bien tard, il me semble. Et dans une pièce qui paraissait jusqu’ici plutôt conventionnelle.

Et ce, malgré certains éléments plus évocateurs dans le spectacle mis en scène par Benoit Rioux. Quelques répliques traitées avec ironie ; la scène d’ouverture où la poupée consommatrice est habillée par les personnages masculins, avec ses sacs d’emplettes au bras. À Fred-Barry, la scène est déployée comme une arène centrale, avec un dispositif quadrifrontal. Tous les spectateurs ne voient donc pas la même chose, un peu comme dans cette pièce où certains personnages (Nils, surtout) apparaissent différents selon leur interlocuteur.

Dommage que, le soir où j’y étais en tout cas, l’interprétation semblait souffrir d’une disparité. Certains personnages m’ont paru manquer de fini. Heureusement, il y a Kim Despatis, solide, et Marie-Pier Labrecque, qui campe Nora avec une sincérité passionnée, entière.

Une maison de poupée

Texte : Henrik Ibsen. Adaptation : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Benoit Rioux. Production : La Shop Royale. Jusqu’au 29 mars, à la salle Fred-Barry.