Radio-Canada et son quartier, d’hier à aujourd’hui, vus par Gabrielle Lessard

La créatrice Gabrielle Lessard remet en question notre place, comme citoyens, dans les grands mouvements de l’histoire et propose de réinvestir le présent, ici et maintenant, pour que l’avenir ne nous transforme pas en de simples consommateurs.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La créatrice Gabrielle Lessard remet en question notre place, comme citoyens, dans les grands mouvements de l’histoire et propose de réinvestir le présent, ici et maintenant, pour que l’avenir ne nous transforme pas en de simples consommateurs.

À l’origine, il y a eu un sentiment d’indignation. Gabrielle Lessard a été abasourdie en apprenant — tardivement — la construction d’une nouvelle Maison de Radio-Canada, moins de 50 ans après l’inauguration de la tour. Pourquoi abandonner un siège social qui avait nécessité l’expropriation de 5000 habitants du quartier, pour rebâtir à proximité ? « On a détruit des centaines de logements, rappelle-t-elle. Un milieu très pauvre, mais c’était quand même un tissu social témoignant d’une part importante de l’histoire de Montréal, qui a disparu sous la tour de Radio-Canada. »

Au bout de six mois de recherches, son indignation a été remplacée par de la fascination, et l’angle de sa création a évolué. En Radio-Canada, Gabrielle Lessard a découvert un sujet tentaculaire, tellement vaste que la jeune créatrice, intarissable, avoue candidement encore s’y perdre lorsqu’elle veut en parler. « C’est un sujet énorme parce qu’il touche à l’identité québécoise, au rapport à l’information, à l’urbanisme, à notre relation à l’histoire et à la culture. » Raser un quartier « porteur de tellement de culture » afin de faire place à un organisme culturel lui paraît une contradiction étonnante. « Et c’est très cyclique aussi : on détruit, on rebâtit, toujours pour l’avenir. Mais l’avenir ne dure pas assez longtemps… »

L’auteure (Les savants) et metteure en scène (Déterrer les os) voit aussi dans son propre parcours créatif un rappel de l’importance de l’information. Elle a réalisé que fouiller un enjeu signifie renoncer au manichéisme : « Plus on se documente sur un sujet qui nous semblait carré au début, moins on peut prendre une position ferme. Plus il apparaît complexe. »

Pour l’artiste, la société d’État est un atout démocratique qu’il ne faut surtout pas perdre. « L’information n’a jamais été autant à portée de main. Il suffit de bien la choisir. Et un diffuseur public, dans ce contexte de fake news, de surabondance d’informations, est une richesse rare. Il n’y a pas beaucoup de pays qui en ont un. Il faut en prendre soin. Et il est en danger, beaucoup plus qu’on ne le pense. »

Le péril provient notamment de la vague numérique. « C’est assez ironique parce que Radio-Canada est née pour contrer l’invasion de la culture américaine au Canada, en 1936. Les Américains ont toujours su que la culture était une “arme” puissante. Et aujourd’hui, on vit la même chose avec Netflix et Amazon, entre autres. Radio-Canada est menacée aussi par le désinvestissement politique. »

C’est un sujet énorme parce qu’il touche à l’identité québécoise, au rapport à l’information, à l’urbanisme, à notre relation à l’histoire et à la culture. C’est très cyclique aussi : on détruit, on rebâtit, toujours pour l’avenir. Mais l’avenir ne dure pas assez longtemps…

Elle rappelle que, durant son expansion dans les années 1960-1970, la société d’État était le « troisième centre de diffusion télévisuelle originale au monde, après Hollywood et New York ». « Mais les gouvernements n’ont pas nécessairement investi, parce que c’est devenu un outil démocratique extrêmement puissant. » Et que son mandat de « neutralité » impliquait que Radio-Canada devait aussi tendre le micro aux voix nationalistes naissantes. Dur à encaisser pour le fédéral. « Trudeau père est le premier à avoir commencé à [faire des coupes] et même à avoir menacé de fermer [la société]. »

La créatrice déplore donc le « déclin » d’un diffuseur « de plus en plus montréalocentriste, faute de budgets », où la couverture internationale s’est réduite. « Dès les années 1950, on avait averti qu’il ne fallait pas que Radio-Canada devienne tributaire de la publicité et des cotes d’écoute. Aujourd’hui, c’est ça. »

Trois époques

Créée à Espace libre, un théâtre « très ancré » dans son quartier, sa pièce n’est pourtant pas un J’aime Hydro sur Radio-Canada, prévient Gabrielle Lessard. L’auteure s’est servie de ses recherches pour nourrir une trame narrative. Ici traverse l’histoire de l’ancien « Faubourg à m’lasse », l’actuel Centre-Sud, à travers le destin de trois personnages, tous reliés. Et chacun emblématique d’un cycle historique différent.

De 1890 jusqu’à la Révolution tranquille, on suit d’abord une petite ouvrière d’usine accidentée, qui prendra son existence en main, symbole « de l’entraide, de la résilience » de cette communauté. Le deuxième narrateur, dont le père est journaliste à Radio-Canada, incarne les effervescentes années 1960, avec ses promesses d’un avenir meilleur, son « fuck le passé, on s’en va vers l’avant, tout est possible ». De 1990 à aujourd’hui, la protagoniste est une jeune comédienne qui rêve de télévision, représentante d’une époque de « surinformation ».

« Le gros de mon travail a été d’intégrer ma documentation à la dimension humaine, pour qu’on se rende compte que cette histoire est entre nos mains à nous tous, qu’on a de quoi être fiers. » Gabrielle Lessard estime que les citoyens ont aussi un rôle à jouer dans le réaménagement de l’ancien site de Radio-Canada et la revitalisation de tout ce quartier « fragilisé ». Elle juge important que les gens assistent aux audiences de l’Office de consultation publique de Montréal sur l’avenir du secteur des Faubourgs. « Quelque chose de vraiment beau peut [en sortir], si on l’exige. »

Quant à sa pièce, elle y voit « une belle occasion de s’asseoir ensemble dans cette grande réunion collective qu’est encore le théâtre. Comme l’était Radio-Canada à l’époque. On regarde tous la même chose en même temps et, après, on en discute. »

Ici

Texte et mise en scène : Gabrielle Lessard. Co-mise en scène, conception visuelle et sonore : Antonin Gougeon. Avec Catherine Paquin-Béchard, Sébastien René et Anne Trudel. Une production du Théâtre P.A.F. À Espace libre du 21 mars au 6 avril.