La loi du désir

Le créateur Félix-Antoine Boutin désirait une distribution où s’entrechoquerait une grande diversité d’âges et de présences scéniques. Pour Anne-Marie Cadieux, le rôle de Petra était impossible à refuser.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le créateur Félix-Antoine Boutin désirait une distribution où s’entrechoquerait une grande diversité d’âges et de présences scéniques. Pour Anne-Marie Cadieux, le rôle de Petra était impossible à refuser.

Après plusieurs créations, Félix-Antoine Boutin et sa compagnie Création Dans la Chambre sont passés à une autre étape : un virage répertoire. « Je pense que je suis beaucoup plus un metteur en scène qu’un auteur, admet-il. J’écrivais des pièces vraiment pour les insérer dans une mise en scène… Et je trouve vraiment intéressant de prendre l’imaginaire d’un autre artiste et d’essayer de le comprendre pour le faire nôtre, de le transgresser aussi pour y amener une nouveauté. »

Boutin vient de codiriger, avec Sophie Cadieux, un magnifique Fanny et Alexandre pour le Théâtre Denise-Pelletier. Il projetait depuis plusieurs années de s’attaquer aux Larmes amères de Petra Von Kant de Rainer Werner Fassbinder. Il y voit une dimension « très brutale, flamboyante et en même temps assez sophistiquée ». Un dosage uniquement propre au créateur allemand. « C’est un univers à part, libre, spontané. Et qui parle de l’intimité d’une façon que peu d’auteurs ont touchée, dans tout ce qui n’est pas beau, dans l’amoralité. C’est transgressif. »

La pièce de 1971 expose le coup de foudre fulgurant de Petra, une créatrice de mode à succès, pour une jeune femme désargentée, qu’elle embauche comme mannequin. Une relation tortueuse, inégalitaire, qui fera souffrir cette figure paradoxale, aussi dépendante affectivement qu’elle est émancipée sur le plan professionnel et économique.

Un portrait impossible à refuser pour Anne-Marie Cadieux. « C’est un rôle extraordinaire pour une actrice, on ne peut pas rêver mieux. Un personnage assez casse-gueule, aussi, parce qu’elle est narcissique, excessive. Tout est excès chez Fassbinder. C’est très subversif. C’est un univers plein de digressions, d’éclats. On est dans un huis clos qui semble assez réaliste, mais pas du tout, en fait. »

Les larmes amères… fait l’autopsie d’une relation à travers un récit elliptique, aux transitions rapides, qui en dévoile essentiellement « les moments saillants, forts ». Sans construction psychologique ou montée dramatique, constate l’interprète. « Les rapports sont tout de suite excessifs, à fleur de peau. » D’où la modernité de cette écriture.

Jeune, Anne-Marie Cadieux était une grande admiratrice du réalisateur (1945-1982) du Mariage de Maria Braun. On dit son oeuvre largement autobiographique. « Petra, c’est Fassbinder, croit-elle. Il mettait sa vie en scène. Sa vie et son oeuvre sont impossibles à séparer, parce qu’il tournait tout le temps, et avec ses amis. C’est une étoile filante, un génie. Il a fait 40 films et 20 pièces en 13 ans. Et il est mort à 37 ans d’une surdose. » Elle constate cette urgence de vivre dans la pièce écrite par Fassbinder à la mi-vingtaine. « Dans son écriture, il y a de ça : un jet, quelque chose de fulgurant, qu’on ne veut pas perdre. C’est comme une montagne russe, ce spectacle. »

La pièce fournit aussi l’occasion de faire (re)découvrir cet important créateur appartenant à la génération critique des Allemands nés après le nazisme, dont l’esthétique a beaucoup marqué. « On sent l’influence de Fassbinder, notamment, chez les metteurs en scène allemands contemporains », relève l’actrice.

Voir le politique dans l’intime

À travers ces relations de pouvoir tyranniques, la pièce — offerte dans une nouvelle traduction québécoise, signée Gabriel Plante — examine l’impact du sociopolitique sur la sphère privée. « Il y a toujours une monnaie d’échange intime dans les rapports avec autrui, explique Félix-Antoine Boutin. Ce n’est jamais gratuit. Pour moi, ce sont des transactions intimes. Et ça fait partie un peu de nos systèmes, où on ne fait pas attention à l’humain. »

Ces rapports de domination, où les personnages se font mal, illustrent la lutte des classes. Mais la peinture est sans manichéisme : « On ne sait jamais trop qui est la victime. » Petra, qui professe au début de belles théories sur la liberté en amour, voit toutes ses prétentions démolies dès qu’elle sombre dans la passion. « La pièce porte vraiment sur les ravages du désir, dit Anne-Marie Cadieux. Sur cette pulsion sexuelle qui n’est pas rationnelle, qui s’empare de toi et te domine. C’est une matière passionnante à travailler. Difficile aussi parce que sans morale. La pièce exprime très librement ce qu’il y a de plus laid en [nous]. […] Des choses qu’on vit à l’intérieur, mais qui sont rarement révélées [publiquement]. »

La pièce porte vraiment sur les ravages du désir. Sur cette pulsion sexuelle qui n’est pas rationnelle, qui s’empare de toi et te domine. C’est une matière passionnante à travailler. Difficile aussi parce que sans morale.

Pour Félix-Antoine Boutin, on finit pourtant par aimer cette Petra dans tous ses états, parce qu’elle est vraie. « On est beaucoup plus Petra qu’on ne le pense, même si on peut la juger au premier abord. Cette folie, elle est en nous. » Les deux artistes insistent sur la vérité de la vision, dépourvue de romantisme, de Fassbinder. « Il n’y a pas d’hypocrisie dans son écriture. C’est un rapport réel à l’amour, dans ses derniers retranchements. C’est foncièrement humain. C’est ce qui est beau. »

Le metteur en scène cherche à trouver, dans son spectacle présenté au théâtre Prospero, un équilibre permettant de recréer ces relations réelles, ces émotions brutes, tout en évitant le réalisme quotidien. « On est dans un univers très théâtral, mais en même temps très intime. Avec lascénographe [Odile Gamache], on a parlé de chambre-spectacle. »

Le choc des Cadieux

Amie, fille, mère : le monde de Petra Von Kant est entièrement féminin. « C’est rare qu’on voit sur scène un univers de femmes qui n’est pas mythifié, parfait, mais avec un rapport plutôt brutal au monde », remarque Félix-Antoine Boutin. Sans oublier cette assistante/servante avec qui la designer partage son intimité et qui se laisse tyranniser par elle. Un personnage muet mais omniprésent, énigmatique donc, qui prête parfois son regard au spectacle. Un défi « d’ambiguïté » confié à Lise Castonguay.

Le créateur désirait une distribution où s’entrechoquerait une grande diversité d’âges et de présences scéniques. Dans le rôle de l’amante, Anne-Marie retrouve son homonyme Sophie Cadieux — également conseillère artistique de la production —, avec qui elle avait déjà partagé la scène dans HA ha !… en 2011. «Toutes deux ont leur propre énergie, très fortes et complètement différentes, constate Boutin. Alors ça crée une espèce de collision. Pour un metteur en scène, c’est sûr que c’est impressionnant. Mais c’est grisant. »

Les larmes amères de Petra Von Kant

Texte : Rainer Werner Fassbinder. Traduction : Frank Weigand. Adaptation : Gabriel Plante. Mise en scène : Félix-Antoine Boutin. Avec Anne-Marie Cadieux, Sophie Cadieux, Lise Castonguay, Florence Blan Mbaye, Marianne Dansereau, Patricia Nolin. Une production de Création Dans la Chambre. Au théâtre Prospero du 19 mars au 6 avril.