Retrouver le corps

«Untouched Land» a des airs de pas de côté, de refuge au milieu du vacarme.
Photo: Cath Langlois Photographe «Untouched Land» a des airs de pas de côté, de refuge au milieu du vacarme.


Une jeune femme se présente au micro en bord de scène. On l’y entend respirer dans la semi-pénombre, le moment s’étire ; certains, peut-être, iront jusqu’à s’impatienter. C’est qu’on demande du récit, on demande des mots. La respiration, elle, se poursuit, tranquille.

Et mine de rien, le ton est donné pour cette création dans laquelle les jeunes Maude Boutin Saint-Pierre et Érika Hagen-Veilleux se partagent l’interprétation, l’écriture et la mise en scène : la pièce semble désireuse d’imposer sa propre temporalité.

Sur une île du nord du Québec, cette première femme s’est isolée, en quête de paix. Son projet se trouve brutalement contredit par l’arrivée d’une autre jeune femme naïve et loquace : citadine heureuse du grand air et pleine de son désir de ressourcement, cette dernière sera reçue avec froideur.

Chacune se retrouve dès lors de son côté, dans sa moitié de scène. On navigue de l’une à l’autre, entre les silences renfermés de la première et les rituels et angoisses verbalisés de la seconde. Le clivage est net et, ici et là commence à résonner quelque chose comme un monde que nous connaissons bien : cet espace bruyant où chacun crie sa sensibilité et son droit d’être entendu, où la parole est si largement dévoyée qu’elle en devient inaudible.

Quelques éléments du texte nous aiguilleront dans cette direction ; au-delà de ces indications, c’est cependant l’ensemble du dispositif scénique qui convainc.

Par-delà le bruit

Untouched Land, alias toi pis ta solitude en sachet déshydraté est à apprécier dans les formes qu’elle a retenues pour se raconter. Minimaliste, le décor offre deux tentes schématiques avec un fond de scène pour horizon, quelques points d’eau sont évoqués. Les petites ingéniosités scéniques sont évocatrices, de nombreuses boucles sonores contribuent à des atmosphères simples mais sensibles, auxquelles se joignent quelques numéros de cirque ou de danse, de chant.

On pourra se trouver perdu, à certains moments, dans la progression du récit ou des personnages ; le pari, lui, reste néanmoins entier et extrêmement cohérent d’en passer par le corps plutôt que par les mots. Sachant que le monde continue de se faire à vitesse folle, hors les murs du théâtre, on saura alors gré aux créatrices de leur résolution tenace de faire confiance au geste.

Quand surviennent quelques passages poétiques, circonscrits, on se découvre d’ailleurs aptes à y entendre quelque chose.

Sans explications surimposées, la pièce arrive à pointer un certain essoufflement de nos vies, un bruit de fond, en soi, dont on ne se défait pas aisément. Cette ville, aussi, qui s’immisce en nous, et dont la pièce suggère qu’elle peut nous suivre jusque dans les espaces les plus vierges et silencieux.

Untouched Land a des airs de pas de côté, de refuge au milieu du vacarme. Sans insister et en prenant un temps qui est le sien, la pièce souffle cette idée que reconnecter, s’il est permis de le prendre dans une forme intransitive, c’est reconnecter au corps.

Untouched Land, alias toi pis ta solitude en sachet déshydraté

Texte, mise en scène et interprétation : Maude Boutin Saint-Pierre et Érika Hagen-Veilleux. Une production Les Bambines, à Premier Acte jusqu’au 23 mars.