Valmont et Merteuil au temps des égoportraits et de #MoiAussi

La metteure en scène Solène Paré investit un métier qui compte plus de femmes qu’avant, mais demeure majoritairement masculin.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La metteure en scène Solène Paré investit un métier qui compte plus de femmes qu’avant, mais demeure majoritairement masculin.

Nouvelle artiste en résidence à Espace GO, Solène Paré y voit une « très belle occasion » de s’inscrire dans la conversation actuelle sur la place des femmes. La metteure en scène de la relève, qui avait monté La cloche de verre au Prospero en 2017, investit un métier qui compte plus de femmes qu’avant, mais demeure majoritairement masculin. « En art, on se dit souvent de gauche. Mais on n’a pas de filet social. On est un milieu de droite, je crois. Pour être metteur en scène, il y a plusieurs étapes à passer, et à chacune, il y a toujours une manière de choisir un homme à la place d’une femme. Mais je suis positive. Je suis consciente d’être dans une position privilégiée. Et j’ai des amies metteures en scène qui, j’ai l’impression, vont marquer leur époque. C’est avant nous qu’une génération a peut-être été sacrifiée. »

Elle se dit d’ailleurs ravie d’amorcer sa résidence dans la petite salle de GO alors que l’une de celles qui ont préparé la voie dans cette position de pouvoir, qu’elle considère comme une mentore, met en scène son propre spectacle (Parce que la nuit) dans la grande. Et avec une pièce que Brigitte Haentjens avait déjà montée, Quartett. « C’est un bel écho. »

Une œuvre qui aborde justement le pouvoir. « Comment peut-on réinventer le pouvoir ? C’est une question qui m’intéresse beaucoup. Je ne crois pas qu’il faille nécessairement être une dictatrice pour faire reconnaître son autorité. En fait, l’autorité se reconnaît naturellement. Alors qu’un pouvoir, ça nous est octroyé. Je crois qu’il y a plusieurs manières d’exercer une autorité saine. »

Solène Paré avait dirigé Quartett à l’École nationale de théâtre en 2015 pour son spectacle de finissante, et avait envie de la revisiter à la lueur du contexte social engendré par le mouvement #MoiAussi. « Afin d’aller plus loin dans cette conversation sur la culture du viol. Retracer la naissance de ces dynamiques de pouvoir. D’où part la violence ? Ces questions m’habitent. »

L’instrument qu’est notre corps, ne nous est-il pas prêté pour que nous en jouions jusqu’à ce que le silence en fasse sauter les cordes?  

Chez les protagonistes d’Heiner Müller, inspirés par la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont échappés des Liaisons dangereuses, Solène Paré voit des personnages d’une « contradiction vertigineuse », à la fois séduisants et répugnants. « J’ai l’impression que Müller dépasse la question morale. Comme citoyenne, je dénonce la culture du viol. Mais comme artiste, en présentant ces deux prédateurs sexuels sur scène aujourd’hui, j’ai envie de demander pourquoi, dans notre société, on associe souvent pouvoir et sexualité. Sans nécessairement être moralisatrice. »

L’un de ces prédateurs, représentants d’une « élite complètement dépravée », est une femme. Un modèle qu’on voit assez rarement. « Pour moi, la marquise de Merteuil est vraiment le point de fuite de la pièce, elle est très énigmatique. Quand je regarde le spectacle en répétitions, j’ai l’impression de savoir lorsque Valmont dit réellement ce qu’il pense, alors que la marquise m’est encore insaisissable. Pourquoi alimente-t-elle autant une culture qui ne peut que la détruire ? »

Jouer par le bassin

Pour camper ces libertins, qui se travestissent aussi pour incarner leurs proies, jouant cruellement à recréer leur chute, la metteure en scène a choisi Ève Pressault et Adrien Bletton. Deux amis, qui se complètent bien. « C’est particulier, travailler un duo. Surtout dans Quartett, il faut que le désir soit possible entre les comédiens. Ce sont des acteurs corporels, capables d’avoir une charge sensuelle sur scène. Dans Quartett, il faut utiliser le corps, les pulsions. C’est un spectacle qui se joue par le bassin. »

Elle a vite réalisé que la meilleure façon de comprendre ce « texte philosophique qui touche à plusieurs choses en même temps », c’est de l’éprouver dans l’action. « Ma première vraie lecture de Quartett, c’était en salle de répétitions avec les comédiens. C’est une pièce qui se lit avec de la sueur. » Solène Paré estime que Müller écrit avec le corps des comédiens. Souvent, en la jouant, une phrase paraissant si énigmatique à la lecture se révélait une référence « très simple liée au corps. Il y a plusieurs jeux de doubles sens ».

Ce sont donc des interprètes dans la trentaine qui incarnent ces personnages qui pourraient être beaucoup plus âgés. « Valmont est obsédé par le vieillissement, il a peur de la mort. Et il pleure le fait que le corps de Merteuil va commencer à se flétrir. Il a une vision très matérielle de la femme. C’est troublant, de travailler avec de jeunes comédiens cette [hantise] d’une date de péremption. À trente ans, dans mon milieu, les gens commencent déjà à avoir peur de vieillir, d’avoir des marques sur leur corps. On est dans une société d’hyperconsommation, qui nous touche au corps. »

Avec pour seule indication que le récit a cours dans un bunker, après la Troisième Guerre mondiale, la dense pièce pourrait donner lieu à de multiples visions. « On ne sait pas à qui les personnages s’adressent. » Solène Paré est partie de cette énigme pour camper l’œuvre dans notre ère narcissique. « C’est un peu comme sur les réseaux sociaux : on ignore à qui on se livre. Pour moi, ce sont deux monstres d’ego qui se filment et se traquent, qui ont besoin du regard de l’autre pour exister parce qu’il fait partie de leur identité. Chaque selfie, pour moi, est comme une manière de repousser la mort. Pourquoi se prend-on en photo frénétiquement comme ça ? »

Sur le plan esthétique, le spectacle s’inspire des « regards énigmatiques présents dans les tableaux de la Renaissance » et d’une imagerie religieuse détournée. Cette œuvre « trouée » oblige un créateur, en apportant ses propres réponses, à imprimer sa griffe. « Ce n’est pas un texte, c’est une machine qui appelle à se commettre ! Comme jeune metteure en scène, ça m’intéressait de savoir où je me situe philosophiquement et théâtralement. Ça fait vraiment travailler l’imaginaire. Et j’espère que ça va aussi [stimuler] celui du public. »

Solène Paré avoue sa hâte de poursuivre la conversation après les représentations. « Pour moi, le vrai lieu du théâtre est dans le potentiel créatif du spectateur. C’est quasiment un thriller philosophique, Quartett. Il demande vraiment l’implication sensible du public. »

Quartett

Texte : Heiner Müller. Traduction : Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux. Mise en scène : Solène Paré. Avec Adrien Bletton et Ève Pressault. Une production de Fantôme, compagnie de création. À Espace GO du 19 mars au 6 avril.