Brise-glace

Puisque les deux créatrices, Evalyn Parry et Laakkuluk Williamson Bathory, investissent dans leur art autant de talent que de conviction, le voyage en leur compagnie est un régal.
Photo: Jeremy Mimnagh Puisque les deux créatrices, Evalyn Parry et Laakkuluk Williamson Bathory, investissent dans leur art autant de talent que de conviction, le voyage en leur compagnie est un régal.

Le Buddies in Bad Times Theatre nous fait ces jours-ci l’honneur d’une troisième visite à Espace Libre. La compagnie queer de Toronto présente Kiinalik : These Sharp Tools, une création d’Evalyn Parry et Laakkuluk Williamson Bathory. C’est à bord d’un navire à coque renforcée contre les glaces, lors d’une expédition d’éducation environnementale dans l’Arctique, d’Iqaluit au Nunavut à Kangerlussuaq au Groenland, que les deux artistes se sont connues, puis, malgré des parcours dissemblables, reconnues.

Le spectacle est une pièce et un concert, parfois une performance, mais surtout une conversation, le récit d’un échange, celui d’un apprivoisement entre deux femmes, l’une du Nord et l’autre du Sud, qui ont su dépasser les apparences, déceler et même célébrer les différences, pour finalement constater entre elles une certaine parenté. Queer, habitant Toronto, à la tête du Buddies depuis 2015, Evalyn Parry est une artiste de théâtre et une auteure-compositrice-interprète. Inuite, habitant Iqaluit, Laakkuluk Williamson Bathory est performeuse, comédienne, conteuse et écrivaine. Alors que la première s’exprime notamment à travers la musique folk et le spoken word, la seconde oeuvre entre autres à transmettre et à revisiter la mythologie inuite.

Puisque les deux créatrices investissent dans leur art autant de talent que de conviction, le voyage en leur compagnie est un régal. S’adressant d’emblée et sans ambages au public, elles jettent les bases d’une représentation qui alternera sans cesse et tout naturellement entre l’éducation et la poésie, l’histoire et la musique, le devoir de mémoire et l’éventualité d’une réconciliation. Exprimant à la fois la beauté immense de la cryosphère et l’ampleur de la menace qui plane sur elle, les deux femmes donnent à voir les plaies ouvertes de la colonisation et du déracinement, mais aussi celles de l’industrialisation et des changements climatiques, mettant ainsi en relief nos paradoxes, nos contradictions, nos absurdités, certains des mensonges et des demi-vérités sur lesquels sont fondées nos sociétés.

La pièce maîtresse de la soirée est sans contredit l’uaajeerneq, une danse puissante et viscérale, une pratique qui existait déjà à l’époque préchrétienne et que Laakkuluk Williamson Bathory s’autorise à faire évoluer. Le visage transformé en un masque inquiétant, les joues gonflées, l’artiste se métamorphose sous nos yeux en une créature plus grande que nature, un être qui tient à la fois du clown, de la bête et de la divinité. Quand elle s’aventure dans les gradins, qu’elle enjambe les sièges, qu’elle hurle sa colère et son amusement, sa rage et son désir, tout le monde, sans exception, retient son souffle.

Kiinalik : These Sharp Tools

Texte et interprétation : Evalyn Parry et Laakkuluk Williamson Bathory. Mise en scène : Erin Brubacher. Une production du Buddies in Bad Times Theatre. À Espace Libre jusqu’au 16 mars. En anglais et en inuktitut, avec surtitres français.