«La maison aux 67 langues»: un orgasme pour la paix au Moyen-Orient

Sans gommer la trame dramatique sous-jacente, Jonathan Garfinkel a écrit une fable ingénieuse, avec plusieurs éléments du récit symboliques de la situation politique.
Photo: Maxim Paré Fortin Sans gommer la trame dramatique sous-jacente, Jonathan Garfinkel a écrit une fable ingénieuse, avec plusieurs éléments du récit symboliques de la situation politique.

Qui aurait pensé voir sur nos scènes, à quelques mois d’intervalle, deux pièces aborder l’épineux conflit israélo-palestinien ? Le texte du Canadien Jonathan Garfinkel présenté à La Licorne a toutefois peu en commun avec Oslo, offert chez Jean-Duceppe l’automne dernier. Lui-même de culture juive, l’auteur de La maison aux 67 langues y accuse l’absurdité de cette tragédie apparemment insoluble, rejouée depuis des décennies, à travers une sorte de réalisme magique.

Jouée au Tarragon Theatre dès 2009, mais créée en français pour la première fois, grâce à une traduction de François Archambault, la pièce s’appuie sur une métaphore : le territoire disputé s’incarne dans une maison de Jérusalem dont deux hommes réclament la propriété. Or, la demeure parlante à corps humain (savoureuse Violette Chauveau) s’est promise à chaque parti.

Un ancien général israélien (Daniel Gadouas) y habite avec son fils, un miraculé repêché sur le Jourdain — c’est du moins la légende qu’il lui raconte. À la logique guerrière du « tuer ou se faire tuer » professée par son père, l’adolescent préfère l’amour. Ou du moins le… cunnilingus. Frappé d’une illumination, ce personnage, campé par Gabriel Szabo avec une conviction, une fraîcheur absolument irrésistibles, n’en démord pas : une révolution par le sexe oral pourrait sauver le Moyen-Orient.

Frappe un jour à la porte un universitaire palestinien (Ariel Ifergan), qui revendique la maison — elle lui fait fête — et s’enferme dans la salle de bain. Les deux ennemis en viendront à un compromis négocié, qui implique d’écrire la vie du général. Une histoire qui est peut-être aussi une mythologie et sur laquelle ils ne s’entendent pas. L’espoir viendra peut-être de leur descendance respective, lassée des mensonges paternels…

Sans gommer la trame dramatique sous-jacente, Jonathan Garfinkel a écrit une fable ingénieuse, avec plusieurs éléments du récit symboliques de la situation politique. Il manie par contre un mélange de genres ou de niveaux humoristiques — dont un occasionnel registre plus trivial. Pas évident, me semble-t-il, de trouver le ton qui permettrait à cet univers de complètement prendre son envol.

Puisant son assise dans une région baignée de mysticisme, la veine fantaisiste trouve par contre une incarnation assez délicieuse. Ainsi ce chameau qui fait office de narrateur philosophe (!) et auquel Frédéric Desager prête une parfaite suavité. On a droit aussi à certaines belles scènes flirtant avec une poésie onirique, inspirées notamment par la perspective d’un astronaute israélien.

L’imagination, le pouvoir d’évocation sont aussi le ressort de la production dirigée par Philippe Lambert. Offerte dans un espace dépouillé, une scène paraissant en chantier — un peu comme une maison encore à construire —, elle laisse place à sa bonne distribution (qui inclut aussi les talentueuses Alice Pascual et Mounia Zahzam).

L’imagination : c’est peut-être, après tout, la clé pour parvenir à vraiment comprendre l’autre, lorsque chaque camp est enfermé dans sa propre souffrance…

La maison aux 67 langues

Texte de Jonathan Garfinkel. Traduction de François Archambault. Mise en scène de Philippe Lambert. Production de la compagnie Pas de Panique. Jusqu’au 23 mars, à La Licorne.