«Antigone»: Antigone ou l’optimisme

On a plaisir à voir Joanie Lehoux livrer une Antigone bouillante et imparfaite.
Photo: Stéphane Bourgeois On a plaisir à voir Joanie Lehoux livrer une Antigone bouillante et imparfaite.

Cette production d’Antigone, au Trident, plaçait haut la barre des attentes. Le metteur en scène, Olivier Arteau, s’y voyait confier un premier plateau d’envergure, vaste terrain de jeu pour le cran et l’énergie qu’il a démontrés jusqu’ici (Doggy dans gravel, Made in Beautiful). Trouvant appui sur une réécriture complète de la tragédie de Sophocle (à six mains : Rébecca Déraspe, Annick Lefebvre et Pascale Renaud-Hébert), le projet était traversé d’emblée par les libertés à prendre.

L’audace est d’ailleurs palpable dès l’ouverture, qui présente un Polynice (Lucien Ratio) déjanté, puis une Thèbes futuriste mais pas si lointaine, et des costumes militaro-industriels qui introduisent juste ce qu’il faut de décalage. Sonorités inquiétantes et éclairages fascinants contribuent à la richesse des ambiances.

Au-delà du seul décor, les échappées créatrices sont multiples, entre les images d’un monde autoritaire et un jeu des plus physiques. On a plaisir à voir Joanie Lehoux livrer une Antigone bouillante et imparfaite.

Surtout, la mise en scène s’impose par sa forte matérialité. Au-delà des mouvements exigés de la distribution se déploie tout un travail du corps et des textures qui, mettant à contribution la terre et la poussière ou les surfaces à démolir, ancre le récit dans un terreau palpable.

La sortie du tragique

Il est toutefois certaines choses qu’une mise en scène inventive et un jeu investi ne peuvent réchapper : ici, la faiblesse du texte.

Celui-ci est traversé d’un lyrisme évident, qui en soi n’est pas un problème ; il le devient lorsqu’on commence à s’interroger sur ce qui est défendu derrière ce lyrisme, le substrat, la chair. La surcharge des adverbes et des phrases nominales, à certains moments, apparaît symptomatique d’un propos mal articulé ou mince, cependant que d’autres passages confondent surabondance des anglicismes et audace. De surcroît, et malencontreusement, certaines interventions du choeur, dans la superposition des voix et des effets sonores, rendront incompréhensible cette langue exaltée.

La transposition dans une Thèbes enfumée et frappée de front par les changements climatiques — « Notre maison est en feu », rappellera en fond de scène une citation de la jeune militante suédoise Greta Thunberg — en soi, n’est pas non plus problématique, même si les fils sont inégalement bien attachés.

Surtout, le texte de Sophocle se trouve ici vidé de sa qualité de tragédie ; les actions sont là, mais le vécu non. Ici et là, la distribution se heurte à un texte en deçà de l’intensité qu’elle peut témoigner.

La réappropriation a pour une large part expurgé l’oeuvre de sa dimension tragique, le projet est autre. On a plutôt érigé une statue. Le texte s’y emploie admirablement, avec une finale qui nous invite à nous réjouir d’une figure d’héroïne ouvrant la voie d’un avenir meilleur, dans une vague d’optimisme — qui rappellera le glissement de Sophocle à Euripide, selon l’angle nietzschéen de La naissance de la tragédie. Mais lorsqu’on nous annonce cet avenir où environnement et femmes seront à l’avant-plan, on n’y est déjà plus.

Délestée de son caractère tragique, cette version d’Antigone revendicatrice nous laisse à distance, spectateurs. La pièce, en ce sens, nous laisse dans une position que, précisément, elle cherche à dénoncer.

Antigone

Texte : réappropriation du texte de Sophocle par Rébecca Déraspe, Annick Lefebvre et Pascale Renaud-Hébert. Mise en scène : Olivier Arteau. Au Trident, jusqu’au 30 mars.