Le beau risque de Philippe Cyr et Charles Dauphinais

Les metteurs en scène Philippe Cyr («Ce qu'on attend de moi») et Charles Dauphinais («Un chêne»)
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les metteurs en scène Philippe Cyr («Ce qu'on attend de moi») et Charles Dauphinais («Un chêne»)

On aime dire qu’au théâtre, chaque représentation est différente. Un adage qui prend tout son sens dans ces deux spectacles qui, coïncidence, prennent l’affiche le 13 mars et où un interprète invité ignore tout du rôle qu’il va y tenir.

Avec Ce qu’on attend de moi, Philippe Cyr et Gilles Poulin-Denis ont conçu une « partition pour spectateur » explorant le fantasme universel de la fuite.

Dans le spectacle créé aux Écuries l’an dernier et repris à l’Usine C, l’entièreté de la performance est assumée par un membre du public — sur une base volontaire —, qui le choisit par vote après une présélection. L’élu est notamment appelé à répondre à des questions introspectives et à s’inventer une autre vie.

« On met la table, mais on ne sait pas exactement ce qui va arriver, décrit Philippe Cyr. Le spectacle est teinté par la personne choisie. C’est vertigineux, on est très nerveux avant chaque représentation. C’est très bizarre de se dire : nous ne savons pas qui va faire le show ! » Le duo a pourtant réalisé que la majorité des gens réagissent « sensiblement de la même manière au processus de gratification, au regard des autres, aux rapports hiérarchiques… On a toujours l’impression que nos sentiments sont donc particuliers, mais finalement, on est conditionnés sur la même base. Et en choisissant une personne du public, on est à même de constater ça de soir en soir. »

Pour le metteur en scène, l’exercice remet en question la relation du spectateur avec la représentation, son état de passivité. « Même pour ceux qui vont rester dans la salle, la posture est un peu moins sécuritaire que d’habitude, plus impliquante. » Et puisqu’ils ont choisi l’interprète, les spectateurs portent un regard fait d’empathie plutôt que de jugement. « Tout le monde est un peu dans le même bain. Et chacun fait la démarche aussi dans sa tête, s’interroge sur sa propre posture : qu’est-ce que j’aurais fait ou dit, moi ? »

Stars d’un soir

Dans Un chêne, présenté à la Salle intime du Théâtre Prospero, Philippe Robert campe un hypnotiseur préparant son numéro face à un interprète invité qui « doit arriver le plus vierge possible à la représentation ». Peuimporte son âge ou son genre, puisquel’auteur britannique Tim Crouch travaille sur l’art de la suggestion, explique le metteur en scène Charles Dauphinais. Une seule personne sollicitée a refusé d’embarquer dans cette aventure à l’aveugle. Impossible de trop vous en dévoiler non plus sur ce récit qui pose une réflexion sur la représentation théâtrale. « Tout le monde doit être au même niveau [d’ignorance]. »

La partition du partenaire d’un soir — dont le public découvrira seulement l’identité durant la représentation — est très encadrée. Les invités savent qu’ils n’auront pas à improviser. Tout est écrit. Selon Dauphinais, l’oeuvre de Tim Crouch est basée sur la manipulation. « Pas juste de l’acteur, mais aussi du public. » Sans vraiment participer, les spectateurs reçoivent aussi des consignes.

Se préparer à l’imprévisible

Ces deux spectacles sont répétés avec des interprètes ponctuels, différents de ceux qui vont le jouer. Le metteur en scène du Chêne lance ainsi un défi à son acteur principal, qui doit s’adapter à des partenaires aux profils divers.

« On voit déjà en répétitions que la pièce ne résonne pas du tout de la même façon avec des interprètes de 30 ans qu’avec d’autres de 50. » Etselon Charles Dauphinais, la situation rend les interprètes qui découvrent le texte « très fébriles et sans protection. Un état parfait pour jouer ». Et même si rien n’est improvisé, l’invité peut trouver une grande liberté dans son interprétation du personnage et les relations qu’il noue avec son homologue. « Jusqu’à présent, chacun explore quelque chose de nouveau. C’est assez fascinant à voir. »

Théoriquement, l’interprète temporaire pourrait décider d’arrêter la représentation « s’il ne veut pas aller dans certaines zones. Ça lui est suggéré dès le départ. C’est la pire chose qui puisse arriver. »

Ces sauts dans le vide exigent donc que les créateurs renoncent à une part de contrôle. Ce qui est insécurisant, convient Philippe Cyr. « On a l’habitude de présenter des objets super maîtrisés, où on choisit tous les éléments. C’est un peu ça, notre travail de metteur en scène. Notre réflexe, c’est de peaufiner l’objet. »

Les créateurs de Ce qu’on attend de moi ont encore le pouvoir sur plusieurs paramètres — notamment un film qu’ils tournent en direct. Mais la nouvelle version du spectacle donne une latitude augmentée à l’improvisation du spectateur. « C’est ce qui est fantastique, finalement : la rencontre qu’on fait tous avec cette personne-là, d’une manière qu’on ne ferait pas autrement. Laisser la place à la rencontre [permet] beaucoup plus d’inattendu et de beauté. »

« Parfois, quand tout est décidé ou très contrôlé, c’est comme si l’espace d’évocation disparaissait, ajoute Cyr. Je trouve qu’au théâtre, il faut créer des blancs où les spectateurs peuvent s’insérer, et avoir un espace pour imaginer. C’est comme ça qu’on réussit à avoir ce dialogue. C’est un art de rencontre. On est là, ensemble : il faut en faire quelque chose. »

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que les deux spectacles prenaient l’affiche le 16 mars, a été corrigée.

Violette Chauveau et le saut dans l’inconnu

Violette Chauveau est l’une des braves qui ont accepté de participer au Chêne, sans en rien savoir à l’avance. La comédienne est attirée par la prise de risque. « J’aime quand j’ai peur, que c’est excitant. Je vais essayer d’arriver là complètement disponible. D’être détendue le plus possible. D’être réceptive, totalement ouverte et à l’écoute de la situation. C’est comme partir en voyage, finalement, et découvrir au fur et à mesure. »

L’exercice requiert de l’abandon, estime-t-elle. « Les comédiens avec lesquels j’ai le plus de plaisir sur scène sont ceux capables de jouer vraiment dans le moment présent et de renvoyer la balle. Plus qu’avec ceux trop figés dans leur partition. C’est une raison pour laquelle j’ai accepté : j’aime bien ces zones où l’on ne sait pas ce qui peut arriver. » Et cette possibilité de créer une communion avec le public, en partageant cet espace du présent.

Durant l’entrevue téléphonique, Violette Chauveau évoque une expérience similaire : avoir remplacé une actrice malade au pied levé, dans un théâtre d’été. « Je ne connaissais pas la pièce. J’étais dans un état épouvantable. Grâce à l’adrénaline, j’ai appris les premières scènes par coeur très rapidement. Après, j’avais mon texte en main. Mais ça a créé un effet intéressant sur le plan du jeu : j’étais totalement dans la situation. Et je punchais à n’en plus finir parce qu’au lieu d’essayer de trouver tous les niveaux de la scène, j’étais dans l’urgence… »

Ce qu’on attend de moi / Un chêne

Création et idéation: Philippe Cyr et Gilles Poulin-Denis. Une coproduction de 2PAR4 et L’Homme allumette. À l’Usine C du 13 au 16 mars. / Texte : Tim Crouch. Mise en scène: Charles Dauphinais. Une production du Collectif La Stasi. Invités : Paul Ahmarani, Éric Bernier, Violette Chauveau, Normand D’Amour, Kathleen Fortin, Tania Kontoyanni, Marie-Ève Milot, Vincent-Guillaume Otis, Danielle Proulx et Cynthia Wu-Maheux. À la Salle intime du Théâtre Prospero du 13 au 23 mars.