L’écriture inclusive s’invite au théâtre

Rose Carine Henriquez Collaboration spéciale
Les pièces «Barbelés» (photo ci-dessus) et «Chienne(s)» utilisent des méthodes d’écriture non genrée.
Photo: Simon Gosselin Les pièces «Barbelés» (photo ci-dessus) et «Chienne(s)» utilisent des méthodes d’écriture non genrée.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Alors que l’Académie française soutient enfin, mais du bout des lèvres, la féminisation des titres de profession, le théâtre québécois s’empare du brûlant débat. Des créatrices d’ici tentent d’y apporter une réponse féministe par l’utilisation de l’écriture inclusive dans leurs oeuvres.

Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, les fondatrices du Théâtre de l’Affamée, qui font de « l’analyse féministe leur moteur de création », se sont rendu compte qu’elles attribuaient inconsciemment les rôles de pouvoir aux hommes. À la suite de cet éveil, elles se sont engagées, par le langage théâtral, à renverser la parole dominante. « On a pris conscience de nos propres préjugés sexistes et on a décidé qu’on devait laisser des traces de cette prise de conscience à travers le matériel littéraire », affirme Marie-Ève Milot.

Dans leurs plus récentes créations, Chienne(s) en 2018 et Guérilla de l’ordinaire à l’affiche présentement au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, on peut constater leur prise de position linguistique tant dans l’écriture du texte que dans la mise en scène. Les personnages principaux de ces deux pièces sont entourés de rôles secondaires dégenrés. Par exemple, le rôle du patron dans Chienne(s) était joué à la fois par Larissa Corriveau et Richard Fréchette.

Cette singularité est toutefois le résultat d’un long processus créatif qui commence dès l’écriture, avec l’utilisation du point milieu. Une utilisation de l’écriture épicène qu’elles poussent à son paroxysme puisque, lors des répétitions, les comédiennes et comédiens peuvent incarner les mêmes protagonistes, peu importe leur genre. « Je trouve que ça ne confine pas les interprètes dans des rôles stéréotypés, déclare Marie-Ève Milot. On déjoue la représentativité de cette manière. Il y a aussi un travail qui devient plus collectif. Nous obtenons une espèce de kaléidoscope des visions de chacun sur un même personnage. »

Photo: Dominic Lachance La pièce «Chienne(s)» utilise des méthodes d'écriture non genrée.

Secouer la langue

Le débat entourant l’écriture inclusive connaît encore de nombreux rebondissements, à l’image de la décision récente de l’Académie française. Au Québec, l’Office québécois de la langue française (OQLF) recommandait la féminisation dès 1979. Mais dans la réalité du théâtre, les créatrices font elles-mêmes face à certaines réticences. « Je pense que les gens ont peur que ça alourdisse le texte et le jeu, et c’est vrai que c’est une barrière à franchir, affirme , auteure des Barbelés (2018), qui mettait en scène Marie-Ève Milot dans un monologue non genré. Je pense que ça peut vraiment être un tremplin pour la dramaturgie plutôt qu’un frein. »

Au théâtre, la langue étant parlée, il y a la possibilité de jouer avec les codes de l’écriture inclusive puisque rien n’est encore figé et que la pratique doit encore être théorisée. « On peut rendre cette inclusivité poétique, belle, drôle, et même dérangeante si on veut, précise-t-elle. La musicalité des mots nous habite beaucoup depuis les premières pièces qu’on a écrites. »

Rendre visibles de multiples discours

La démarche du Théâtre de l’Affamée tente aussi d’être intersectionnelle. Au même titre que le genre, les créatrices s’intéressent à l’hétéronormativité, à la transidentité et au racisme. « Quand tu comprends le patriarcat et les discriminations systémiques, le colonialisme ou le racisme, et que tu les vois dans ta vie personnelle, dans l’espace public, politique, dans l’art, ça te transforme comme humaine et comme artiste », pense Marie-Claude St-Laurent.

Sans prétendre représenter tous les groupes et toutes les identités, elles ont le souci de faire entendre d’autres discours que les discours majoritaires, et cela passe notamment par les dialogues au théâtre. « Je souhaite que cette inclusion se fasse de manière plus naturelle, que toutes ces réflexions prennent aussi racine dans les relectures de textes classiques ou dans le langage scénique », poursuit Marie-Claude St-Laurent.

 On peut rendre cette inclusivité poétique

C’est un chemin que certaines créatrices québécoises commencent déjà à prendre avec, par exemple, la féminisation des rôles. La metteuse en scène Édith Patenaude l’a fait dans Titus (2017) en inversant les rôles masculins et féminins. Brigitte Poupart, artiste multidisciplinaire et cofondatrice de la compagnie Transthéâtre, a revisité le chef-d’oeuvre Glengarry Glen Ross, présenté à l’Usine C en 2017, en proposant une distribution entièrement féminine.

Un des objectifs du Théâtre de l’Affamée est que cette prise de position par la langue aille au-delà de la représentation scénique et devienne visible sur le papier. Un souhait presque exaucé puisqu’elles seront prochainement publiées aux Éditions du Remue-Ménage.

L’inclusivité dans une perspective de traduction

Depuis cet hiver, Catherine Leclerc, professeure au Département de langue et de littérature françaises à l’Université McGill, donne le cours « Traduction inclusive ». Les étudiants et étudiantes y comparent les différentes stratégies d’écriture inclusive en anglais et en français. Entretien avec la professeure.

Quelles sont ces stratégies ?

Il existe plusieurs stratégies valables. La langue inclusive s’attaque par exemple aux préjugés sexistes voulant que seuls les hommes puissent exercer certaines professions. Ça passe notamment par la réintroduction ou l’invention de titres féminins. Il y a aussi la question de l’accord grammatical. On nous apprend que le masculin l’emporte sur le féminin, mais ça n’a pas toujours été le cas historiquement. Il y a d’autres façons de faire des accords que certaines personnes tentent de réintroduire.

Pourquoi avoir choisi de donner ce cours ?

Ça vient vraiment de ma lecture de textes anglais où les stratégies inclusives sont utilisées de manière très spontanée. Alors qu’en français, seules les féministes militantes utilisaient des stratégies de rédaction non sexistes. Je me posais donc une question linguistique : comment faire pour traduire ça ? L’anglais est plus neutre que le français. Alors que le français s’est concentré sur la langue non sexiste, depuis plusieurs décennies, il y a aussi un travail qui est fait sur la langue anglaise pour nommer toutes les diversités de genre. En français, on ne dispose pas de toute cette terminologie neutre, ça requiert une gymnastique linguistique plus exigeante.

Quel avenir pour l’écriture et la traduction inclusive ?

Il y a un vrai dynamisme autour de l’écriture inclusive, des guides sont publiés, des propositions sont énoncées, les spécialistes sont extrêmement sollicités. C’est certain que certaines choses vont s’implanter. Ce débat appartient aussi à une conversation sociopolitique plus large. On vit dans une société hétérogène où il est dangereux de ne pas reconnaître une place légitime à tous nos concitoyennes et concitoyens.

Propos recueillis par Rose Carine Henriquez