«Le mystère Carmen»: Bizet pour les nuls

Marie-Josée Lord et Jean-Michel Richer dans «Le mystère Carmen»
Photo: Yves Renaud Marie-Josée Lord et Jean-Michel Richer dans «Le mystère Carmen»

Éric-Emmanuel Schmitt revient à Montréal pour présenter Le mystère Carmen, mais on aurait aussi pu parler du « mystère Bizet » : l’artiste, adolescent prodige qui compose une symphonie innovatrice à dix-sept ans, deviendra un créateur frustré, étouffé par les concessions, incapable de plaire au public ou à la critique. Comment cet homme pouvait-il créer Carmen, un opéra considéré comme immoral (Carmen est une femme indépendante, enjôleuse, qui refuse les normes sociales) et qui bouscule les conventions artistiques de l’époque (à commencer par le refus d’une fin heureuse alors qu’il doit être joué à l’Opéra-Comique) ?

Le spectacle se regarde comme une conférence où Schmitt, en narrateur bienveillant et pédagogue, expose la vie de Bizet, vante ses mérites artistiques et contextualise les oeuvres. Avant d’en arriver à Carmen, on prend bien soin d’offrir un florilège du compositeur : d’abord, les oeuvres de jeunesse (ici, un extrait de sa Symphonie en ut), puis les oeuvres de commande (là des extraits du Docteur Miracle et de Djamileh), avant de décortiquer la pièce maîtresse, elle-même présentée en condensé (trois ou quatre morceaux, dont L’amour est un oiseau rebelle dans ses deux versions, alors que le narrateur résume le reste de l’action).

Au fil de cet exposé, Schmitt exalte l’art et la condition de l’artiste avec des sentences qui fleurent bon la croissance personnelle : « La vocation, c’est la promesse d’un rendez-vous avec soi-même » ; « Qu’est-ce que réussir pour un artiste ? Accoucher de l’oeuvre belle qui sommeille en lui » ; « On doit lutter contre ses défauts et cultiver ses qualités ». On y reconnaît sa vision romantique (ses fans diront « naïve », ses détracteurs, « mièvre », la vérité est quelque part entre les deux) de l’art, associée à une certaine téléologie : chaque oeuvre, même médiocre, contient un indice du grand chef-d’oeuvre à venir, il suffisait à Bizet de se « rencontrer lui-même » pour y arriver.

La proposition scénique de Lorraine Pintal, elle, est minimale : une estrade blanche, ronde et inclinée au centre de la scène sur laquelle se trouvent un piano (côté cour) et un rideau de fils blancs (côté jardin) pour faire des projections (la plupart du temps illustratrices, comme cette lettre illisible qui défile pendant qu’on mentionne la correspondance entre Bizet et sa femme). À ce compte, le dénuement complet aurait été plus intéressant et aurait mieux servi les interprètes, qui portent le spectacle. Même pour un néophyte de l’opéra (j’en suis), l’étendue des talents de Marie-Josée Lord et de Jean-Michel Richer (chant), ainsi que de Dominic Boulianne qui les accompagne au piano, est évidente. Ce sont eux, plus que Schmitt (malgré sa passion incontestable, tant pour Carmen l’oeuvre que Carmen le personnage), qui transmettent le génie de Bizet.

Ces moments sont par contre trop peu nombreux dans Le mystère Carmen (surtout dans la première moitié), un spectacle propre, gentil et confortable. Un spectacle, en somme, à l’opposé de cette femme sulfureuse qui s’oppose aux normes de son temps dont on nous vante les mérites.

Le mystère Carmen

Texte : Éric-Emmanuel Schmitt. Mise en scène : Lorraine Pintal. Au Théâtre du Nouveau Monde du 26 février au 16 mars 2019. Le spectacle sera en tournée dans 13 villes québécoises en avril et mai 2019.