Un théâtre de chambre imaginé par Geneviève L. Blais

La metteuse en scène Geneviève L. Blais a imaginé une sœur et un frère qui tomberaient sur le livre de Cocteau et s’y reconnaîtraient.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La metteuse en scène Geneviève L. Blais a imaginé une sœur et un frère qui tomberaient sur le livre de Cocteau et s’y reconnaîtraient.

Dans une chambre secrète, voilà où Geneviève L. Blais souhaite cette fois entraîner les amateurs d’expériences spectaculaires pas banales. Librement inspirée des Enfants terribles, le roman de Jean Cocteau paru en 1929, la nouvelle création immersive et déambulatoire de la directrice du Théâtre à corps perdus s’intitule Somnanbules. « La relation fusionnelle entre Paul et Élisabeth, presque gémellaire, me fascine, explique-t-elle. Entre le frère et la soeur, des personnages plus grands que nature, pour ne pas dire mythologiques, il y a ce besoin fou d’exister dans le regard de l’autre. Dans leurs jeux secrets, dangereux, presque interdits, se déroulant à huis clos, on sent toujours cette nécessité absolue d’être pour l’autre la personne la plus importante, la plus épatante, la plus captivante. Leur lien intrigant, de plus en plus altéré par la jalousie, est aussi beau que violent, aussi bienveillant que cruel. »

Les mots pour se dire

La metteuse en scène a imaginé une soeur et un frère, deux personnages contemporains qui tomberaient sur le livre de Cocteau et s’y reconnaîtraient. Leurs noms, Cindy et Carl, font référence à ceux de la photographe Cindy Sherman et du psychiatre Carl Jung, d’importantes sources d’inspiration. En quête de vertige, les héros risquent fort de se brûler. « Ce sont deux enfants qui ne sont pas capables de s’exprimer, pas aptes à ressentir, en tout cas pas directement, explique Blais. Si bien qu’ils ont besoin de vivre par procuration, ce qu’ils vont parvenir à faire à travers le roman. Ils vont trouver là les mots pour se dire, la matière de leurs jeux nocturnes. » Cette convention théâtrale va leur permettre d’ouvrir les vannes, pour le meilleur et pour le pire. « À mon sens, précise Blais, Cindy et Carl sont deux metteurs en scène. Ils se dirigent mutuellement, se motivent, se posent des défis, s’incitent à repousser leurs limites… Parfois même, comme certains artistes, ils se laissent embarquer par quelque chose qu’ils ne comprennent pas pleinement, un monde qui leur échappe, une force qui les dépasse. »

Je ne pouvais pas aborder une partition pareille sans interroger ma propre enfance, sans retrouver mon regard d’alors. Pour cerner le trouble qu’éveillait en moi le roman, il fallait en quelque sorte que j’explore ma fragilité, que j’aille fouiller dans le tiroir de l’enfance. C’est pourquoi le rapport au lieu et aux objets, à la matière, fondamental dans tout mon travail, l’est tout particulièrement dans ce spectacle.


Alors que Sylvie De Morais et Étienne Pilon incarnent les protagonistes en 2019, huit jeunes comédiens interprètent (en alternance) le tandem en 1994 et en 1989. Marie Cantin et Alain Fournier viennent compléter la distribution, notamment dans les rôles de Paul et Élisabeth, les personnages de Cocteau tels que convoqués par Cindy et Carl. « Pour raconter cette histoire-là correctement, explique la metteuse en scène, c’est-à-dire pour traduire ce qui me touchait vraiment dans l’oeuvre, j’avais absolument besoin de choralité. Pour rendre compte de tous les âges traversés par les deux héros, du champ des possibles qui s’étend de l’enfance à la maturité, du ludisme au dérapage, de la liberté à la transgression, du début candide à la fin tragique, il me fallait des adultes, des adolescents et des enfants. Même si c’est la cinquième fois que je m’y frotte, je ne vous cacherai pas que c’est un défi de taille que de diriger des jeunes. Cela dit, je ne le regrette absolument pas, parce qu’ils nourrissent énormément le processus. »

Chambre forte

Deuxième volet du cycle Nocturnales, après Local B-1717 d’Erin Shields, donné dans un entrepôt du Mile-Ex en 2018, Somnanbules sera présenté pour 12 spectateurs à la fois entre les murs de la maison où la metteuse en scène a grandi, dans le quartier Côte-des-Neiges, tout près de l’hôpital Sainte-Justine. « Je ne pouvais pas aborder une partition pareille sans interroger ma propre enfance, sans retrouver mon regard d’alors, explique la créatrice. Pour cerner le trouble qu’éveillait en moi le roman, il fallait en quelque sorte que j’explore ma fragilité, que j’aille fouiller dans le tiroir de l’enfance. C’est pourquoi le rapport au lieu et aux objets, à la matière, fondamental dans tout mon travail, l’est tout particulièrement dans ce spectacle. »

Actes de résistance

Depuis 2003, Geneviève L. Blais a mis en scène une douzaine de spectacles, souvent dans des lieux non traditionnels. Si elle a sans cesse évolué comme artiste, sa compagnie, le Théâtre à corps perdus, semble pour ainsi dire — par sa nature même, en marge des institutions et de leurs saisons — condamnée à l’itinérance et à la précarité. « C’est un travail que j’adore, confie la créatrice et productrice, un métier qui me stimule toujours, mais le niveau de difficulté est élevé et je dois avouer que je ressens une certaine fatigue. Je songe bien entendu à des manières de rencontrer un plus vaste public, mais, en même temps, je ne veux pas me trahir. Disons que je ne suis pas la meilleure sur le compromis. » Selon Blais, il n’y a rien dans notre écologie qui favorise la naissance du théâtre in situ : « En faire, c’est un acte de résistance. Cela dit, je n’ai pas l’intention d’arrêter. »

Somnambules

Une création immersive de Geneviève L. Blais librement inspirée des «Enfants terribles» de Jean Cocteau. Dans une chambre secrète du quartier Côte-des-Neiges du 2 au 29 mars.