Au théâtre, Maxime Brillon se projette dans l’avenir

«Les huit personnages représentent les différents aspects de ma personnalité, les énergies diverses qui m’habitent», expose Maxime Brillon, l’auteur de la pièce.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Les huit personnages représentent les différents aspects de ma personnalité, les énergies diverses qui m’habitent», expose Maxime Brillon, l’auteur de la pièce.

« C’est une pièce sur l’adolescence, explique Maxime Brillon, une période rough, où tout est plus ou moins brut, mais à laquelle, heureusement, nous survivons presque tous. C’est un drame, mais teinté d’optimisme, de ceux qui tirent vers le haut. » Après avoir pris part au Festival du Jamais Lu, à l’événement Vous êtes ici, à l’OFFTA et au ZH Festival, le jeune homme, musicien à ses heures, mordu de jeu vidéo, amateur de littérature sans étiquette, passe enfin du laboratoire à la production en bonne et due forme alors que Justin Laramée met en scène aux Écuries Nous irons cirer nos canons numériques dans un sweatshop portugais, sa première pièce, écrite il y a quatre ans.

Après des études primaires en France, un retour à Gatineau pour le secondaire et le cégep, puis un passage à l’Université de Montréal en scénarisation et en création littéraire, Maxime Brillon suit en 2016 une formation en interprétation théâtrale au Collège Lionel-Groulx. « Je suis la somme de tout ça, reconnaît-il, mais je suis libre, sans attaches. Cela dit, je commence à me faire des racines, un concept qui m’a inquiété longtemps, parce que je trouvais qu’il rimait avec nationalisme et communautarisme, et avec lequel je me suis réconcilié en lisant L’enracinement, de Simone Weil. Elle explique qu’une personne déracinée ne fera que déraciner les autres, ou bien s’endormir. Alors qu’une personne enracinée, réellement, ne ressentira pas le besoin de déraciner les autres. »

Tout ne sera pas clair

Se référant à Olivier Cadiot ou à Nathalie Quintane, se préoccupant du rythme des mots et de la pensée, vénérant les zeugmes et les syncopes, les figures de style et les circonvolutions de l’esprit, entremêlant allègrement le français et l’anglais, l’auteur — qui a deux autres textes inclassables à son actif, Big Mack et tertuliaNebula — admet qu’il trouve assez peu son compte dans le théâtre tel qu’il se pratique actuellement au Québec : « À mon sens, ce n’est pas important que le spectateur sache tout de suite qui parle, pour dire quoi et dans quel but. Ne pas céder à ces impératifs, ça ne veut pas dire qu’on fait du théâtre élitiste ou intellectuel. On peut très bien apprécier quelque chose qu’on ne comprend pas. Il s’agit simplement d’accepter que tout ne soit pas clair. »

Je dois dire que je préfère inventer quelque chose d’imparfait plutôt que de recon­duire le passé

Pour aborder notre époque hypermédiatisée, un monde où priment la vitesse et les avancées technologiques, mais surtout pour le faire de l’intérieur, en reconnaissant être partie prenante du système, en utilisant son jargon, en déployant ses références, Maxime Brillon explique avoir longtemps travaillé sur la forme de sa pièce : « J’ai beaucoup expérimenté avant de mettre le doigt sur une structure qui corresponde au propos, qui le serve, qui lui soit spécifique. Je dois dire que je préfère inventer quelque chose d’imparfait plutôt que de reconduire le passé. Ça me semble inutile de parler de réalités nouvelles en employant des méthodes anciennes. »

Un « jump » mal « landé »

Cela dit, la pièce, sous ses dehors technologiques et avec un ton futuriste, aborde des sujets éternels : la famille, la parentalité, l’éducation, l’amour et l’amitié. L’action se déroule en banlieue, dans un avenir pas si éloigné. Paulo, 15 ans, comprend qu’il a été adopté en découvrant sur YouTube une vieille vidéo dans laquelle son père, alors adepte de parkour, perd ses « deux couilles en faisant un jump mal “landé”». Voilà le point de départ d’une suite d’aventures pour le moins rocambolesques, des péripéties portées par un humour grinçant, un brin cynique, mais dont l’espoir n’est jamais totalement exempt.

« Les huit personnages représentent les différents aspects de ma personnalité, les énergies diverses qui m’habitent », explique celui qui sera présent sur scène pour tenter de contrôler son histoire et ses protagonistes, une fonction que Justin Laramée a tenu à ce que l’auteur occupe. Pour défendre cet univers qui évoque le cinéma des frères Coen et les premiers romans de Réjean Ducharme, on comptera sur Marjorie Gauvin, Marie-Ève Groulx, Karlo Vince Marra, Lise Martin, Louis-Olivier Mauffette et Joakim Robillard. On promet également chaque soir un invité mystère.

Mais qu’en est-il du titre ? « Je conçois le titre de la pièce comme la réponse à une question, explique l’auteur. Si vous me demandez ce qu’on va faire dans 15 ans, je vais vous répondre : “Nous irons cirer nos canons numériques dans un sweatshop portugais.” Pour être plus précis, j’ajouterais que le titre est un assemblage de toutes les scènes, un cadavre exquis qui résume l’ensemble tout en traduisant la profusion d’idées qui s’y agitent. Certains clameront certainement que j’ai de la difficulté à porter mon attention sur quelques éléments seulement. Mon goût pour la multiplicité et la vitesse est peut-être un défaut, mais j’estime que c’est aussi une qualité. Je ne crois pas non plus que ce soit générationnel. Je dirais plutôt que c’est une question de tempérament. »

Nous irons cirer nos canons numériques dans un sweatshop portugais

Texte : Maxime Brillon. Mise en scène : Justin Laramée. Une production du Collectif des Canons numériques en collaboration avec Tôle. Aux Écuries du 26 février au 16 mars.