Renouer avec l’espoir politique par le théâtre

Le metteur en scène Patrice Dubois, la comédienne écossaise Fletcher Mathers et l’auteur Philippe Ducros
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le metteur en scène Patrice Dubois, la comédienne écossaise Fletcher Mathers et l’auteur Philippe Ducros

L’ambitieux projet réunit trois compagnies théâtrales, deux langues et des artistes issus de deux nations. Au départ, il y a eu une initiative du National Theatre of Scotland, qui a convié à Glasgow, durant le référendum de 2014, des artistes écossais, québécois et catalans — qui finalement n’ont pas participé au spectacle qui en est résulté — à réfléchir sur le concept de souveraineté. Dans l’espoir qu’à travers ce partage, on puisse peut-être « sortir de nos schémas particuliers comme nations et pouvoir regarder les choses autrement », résume l’un des invités, le metteur en scène Patrice Dubois.

Et ces peuples ont beau avoir tous deux vécu des référendums sur l’indépendance, leurs parcours divergent. « Le mouvement indépendantiste est beaucoup plus présent en Écosse qu’il ne l’est ici maintenant », constate Fletcher Mathers, l’une des deux interprètes écossaises, dans la langue de Sean Connery. Et c’est devenu un mouvement « populaire qui essaie de se distancier du gouvernement » et rallie des gens de différents partis politiques. Au contraire, elle sent l’« urgence » retombée ici. Elle demande à ses collègues québécois si c’est à cause de Justin Trudeau… Comment en effet dégringole-t-on du vote si serré de 1995 à aujourd’hui, où il « semble presque ne plus y avoir de mouvement indépendantiste » ? « Vous avez besoin de quelque chose comme le Brexit », lance-t-elle en riant, qualifiant la sortie du Royaume-Uni de l’Europe de leur « meilleure chance » pour un prochain scrutin.

Patrice Dubois, lui, a été marqué par les différentes origines de ces notions (distinctes) de souveraineté ou d’indépendance. « Pour nous, historiquement, ça s’est fait par la langue, par un combat contre Ottawa. Et là, on ne peut plus envisager les choses sous l’angle du “méchant Anglais”, dans un monde où les frontières s’ouvrent. On ne peut plus penser ce projet d’indépendance comme un projet isolé. Quand on relit la déclaration des patriotes en 1837 — et on l’a mise dans le show —, elle était inclusive, avec ce côté international. »

Selon l’auteur Philippe Ducros, la formule en « miroir » du projet leur permet de « dépasser les lieux communs et d’aller vers des enjeux un peu plus cruciaux ». De réfléchir au rêve d’un projet commun. « Comment une nation doit-elle s’approprier l’Histoire dans son côté mythologique, fictif, pour arriver à créer un mouvement, un sentiment d’unité ? Est-ce que l’espoir politique est encore possible à notre époque ? Comment le générer dans la population, lorsque tout ce qu’on t’incite à faire, c’est de t’occuper de ton régime de retraite et de ton individualisme ? D’après moi, c’est ça le coeur de la pièce. C’est basé beaucoup sur la déception que nous avons vécue en 1995. »

Créé au Fringe d’Édimbourg avant sa présentation au Quat’Sous, Première neige/First Snow ne se veut pas un manifeste pro-indépendance — la question s’est posée puisque le National Theatre of Scotland est tenu à la neutralité —, plutôt une interrogation sur cette possibilité de créer un projet civique collectif.

Le dramaturge croit qu’il faut aborder la question de la souveraineté d’une nouvelle manière. Notamment en termes de contrôle et de protection de notre territoire. « Il y a les enjeux actuels du réchauffement climatique. On n’a pas le pouvoir sur où on va driller un port au Québec, parce que les voies maritimes sont [de compétence] fédérale. On peut donc sortir le pipeline à Cacouna ! Il y a des éléments à réactualiser dans le discours, ce qui était très présent chez les Écossais. »

Écriture en trio

Écrite avec Davey Anderson et Linda McLean, des auteurs aux styles différents qui ne parlent pas français, et à partir de deux continents, la pièce a nécessité un long processus. Avec beaucoup de voyages et de conversations sur Skype. « À certains moments, ce travail a pu être frustrant et un peu désespérant, raconte Philippe Ducros. Mais j’en suis extrêmement fier : j’ai l’impression qu’on a réussi à pondre un projet où l’on se retrouve tous amalgamés, et que ce sont nos forces qui sont ressorties. Au bout du compte, je crois que si ça fonctionne, c’est parce que le contenu reflète le propos. Le fait qu’on ait eu toutes ces discussions-là, c’est de ça qu’on parle dans le show. »

À certains moments, ce travail a pu être frustrant et un peu désespérant. Mais j’en suis extrêmement fier : j’ai l’impression qu’on a réussi à pondre un projet où l’on se retrouve tous amalgamés, et que ce sont nos forces qui sont ressorties. Au bout du compte, je crois que si ça fonctionne, c’est parce que le contenu reflète le propos. Le fait qu’on ait eu toutes ces discussions-là, c’est de ça qu’on parle dans le show.

L’équipe s’est d’abord appuyée sur une recherche historique et sociologique. Ils ont notamment rencontré le sociologue Gilles Gagné, qui leur a expliqué la « différence entre société et communauté ». Et que « le mouvement identitaire québécois est basé sur la communauté. La paroisse ! La société [réunit plutôt] des gens venus de plein d’endroits, aux points de vue différents, qui doivent [s’entendre pour choisir] dans quelle direction le bateau rame. Dans la structure du projet, on s’est retrouvés à faire la même chose ».

La pièce reproduit cette situation d’individus très différents qui partagent un même espace, via le microcosme de la famille. En quête d’émancipation personnelle, une femme (Isabelle Vincent) réunit sa smala, éparpillée et très hétérogène, dans la maison matrimoniale.

« On part beaucoup de concepts, d’idées, mais le spectacle est finalement très touchant, estime son coauteur. On parle de trajectoires humaines, de désir de se rencontrer et d’avancer. »

Qui parle ?

Première neige, qui met en vedette une distribution avec « des héritages culturels très différents » et présente une pluralité d’opinions politiques, est aussi basée sur des sessions d’improvisation avec les interprètes. « On s’est rendu compte que ce qu’on pouvait inventer était généralement moins intéressant que ce qui sortait des comédiens parlant directement, explique Philippe Ducros. La pièce a deux axes : la fiction et la non-fiction. Les acteurs interrompent la représentation pour parler de leur vécu. » Le spectacle brouille la ligne entre personnage et interprète : qui parle ?

 

 

« C’est une expérience incroyablement personnelle pour nous, rapporte Fletcher Mathers. On parle tous de choses personnelles. À partir des questions posées par les auteurs, on a discuté de souveraineté, d’amour, de famille… »

S’il eût paru impensable, autrefois, de créer une pièce traitant de souveraineté à moitié en anglais (avec surtitres), Patrice Dubois estime que les barrières, nées de nos blessures avec le Rest of Canada, « ne sont plus valables ». Les créateurs souhaiteraient d’ailleurs présenter leur show dans des théâtres anglophones d’ici. « Pour nous, il y a quelque chose de très important dans cette rencontre, dans ce choc des idées qu’on crée. On pense que ça peut être le début d’une “réconciliation” avec des scènes où on n’aurait jamais pensé pouvoir aller. Surtout avec ce sujet en mains. Mais ce sujet, au sens où on l’entend, il est universel. »

Première neige / First Snow

Texte : Davey Anderson, Philippe Ducros, Linda McLean. Mise en scène : Patrice Dubois. Avec François Bernier, Marilyn Castonguay, Guillermina Kerwin, Thierry Mabonga, Fletcher Mathers, Harry Standjofski, Isabelle Vincent. Un spectacle du PÀP, des productions Hôtel-Motel et du National Theatre of Scotland. Au Théâtre de Quat’Sous du 26 février au 23 mars.