Marie-Josée Lord et Eric-Emmanuel Schmitt dans l’atelier de Bizet

Le spectacle musical met en vedette son auteur, Éric-Emmanuel Schmitt (dans le rôle du narrateur, mais aussi dans celui de Bizet), et, pour interpréter le personnage de Carmen, nulle autre que la divine soprano Marie-Josée Lord.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le spectacle musical met en vedette son auteur, Éric-Emmanuel Schmitt (dans le rôle du narrateur, mais aussi dans celui de Bizet), et, pour interpréter le personnage de Carmen, nulle autre que la divine soprano Marie-Josée Lord.

Passionné de musique classique, Éric-Emmanuel Schmitt parvient à la rendre accessible, à en faire valoir, comme il le dit lui-même, « le caractère essentiel à toutes vies spirituelles ». Après avoir déclaré son amour à Mozart, à Chopin et à Beethoven, l’écrivain, fasciné par les oeuvres aussi bien que par leurs auteurs et leurs contextes de création, rend hommage au destin paradoxal de Georges Bizet dans un concert-lecture donné à l’Opéra Bastille en 2012. C’est à partir de ce texte que Lorraine Pintal met en scène Le mystère Carmen, un spectacle qui sera présenté au TNM avant de parcourir le Québec.

Quand l’Opéra de Paris lui a donné carte blanche, l’écrivain a spontanément jeté son dévolu sur le compositeur de Carmen. « Bizet est un inconnu célèbre, estime Schmitt. C’est un homme au destin tragique, mort à 36 ans, quelques semaines après la création de son chef-d’oeuvre, l’un des opéras les plus joués dans le monde, en pensant qu’il avait fait un bide. J’ai eu envie de mener une enquête sur le compositeur, sur son trajet incroyable, celui d’un génie contrarié par son carriérisme et par son époque, un artiste qui n’a connu que l’échec. Je l’ai fait pour essayer de comprendre comment il en est arrivé à cette fin curieuse, si difficile à expliquer. Imaginez ce que serait la musique française si Bizet avait vécu jusqu’à 60 ans. On aurait un Verdi, un Wagner, ce serait l’équivalent, ce serait aussi géant que ça. »

Enquête sur un inconnu célèbre

Entre le destin du compositeur et celui de son héroïne, un personnage féminin des plus subversifs, Schmitt s’assure de démontrer les ressemblances, ce qu’il considère comme « une grande proximité ». « Carmen est le seul “surhomme” nietzschéen de l’histoire de la littérature, estime-t-il. Elle vit totalement dans l’instant. Elle est hors cadre, entièrement débarrassée du passé et sans aucune anxiété par rapport à l’avenir. Solaire, elle se consume à chaque instant de sa vie et jusqu’à la mort : “Jamais Carmen ne cédera ! Libre elle est née et libre elle mourra !” Il n’y a pas plus beau que la mort de Carmen, parce que c’est une mort voulue : “Frappe-moi donc ou laisse-moi passer.” J’estime que peu à peu, Bizet est devenu son héroïne, qu’il a fini par adopter sa force morale, son indépendance, son absence totale de compromis, qu’il est en quelque sorte allé la rejoindre. »

Transmettre la musique

Le spectacle musical met en vedette son auteur (dans le rôle du narrateur, mais aussi dans celui de Bizet), le pianiste Dominic Boulianne, le ténor Jean-Michel Richer et, pour interpréter le personnage d’abord imaginé par Prosper Mérimée, mais également façonné par Célestine Galli-Marié, la mezzo-soprano française qui créa le rôle de Carmen, nulle autre que la divine soprano Marie-Josée Lord. « Il y a des personnages qu’on ne cesse jamais de vouloir incarner, explique-t-elle. Parce que ce sont des femmes qui ont une intensité, un caractère, une histoire qui donnent envie de s’impliquer, d’embrasser et de défendre le rôle. En ce qui me concerne, Carmen a toujours été l’un de ceux-là. »

C’est après avoir vu Éric-Emmanuel Schmitt jouer Ibrahim et les fleurs du Coran sur la scène du TNM que Marie-Josée Lord a été convaincue de prendre part au Mystère Carmen. « Son approche me rejoint beaucoup, explique-t-elle. Ça ressemble à ma manière de présenter les concerts, de faire expérimenter la musique classique au grand public, de la transmettre aux gens de sorte qu’ils puissent recevoir les oeuvres, qu’ils ne se sentent pas exclus. Faire découvrir l’opéra Carmen par l’histoire de Bizet, je trouve ça tout aussi sublime que passionnant. »

Carmen, c’est un personnage complètement anachronique. Tout comme Bizet d’ailleurs, certainement en avance sur son temps.

Le narrateur du spectacle va jusqu’à affirmer que la musique de Carmen est si belle qu’elle aurait pu être l’oeuvre de Mozart, que le livret de Meillac et Halévy est si inspiré qu’il aurait pu être écrit par Nietzsche : « Selon moi, c’est Mozart, le Mozart de Don Giovanni, qui est revenu sur terre pour composer cette musique claire, gaie, pure, vitale. Quant au livret, il a été rédigé par un contemporain que Bizet ne connaît pas, mais qui va bientôt l’adorer : le philosophe Frédéric Nietzsche. » Une manière de dire que les créateurs ont été touchés par la grâce.

« Avant Carmen, précise Schmitt, il y a ce qu’on pourrait appeler des pépites dans la musique de Bizet. Il y en a dans La jolie fille de Perth, dans Les pêcheurs de perles, dans les Variations chromatiques et dans les mélodies, notamment les Adieux de l’hôtesse arabe. Ces morceaux, on les fait entendre dans le spectacle, on n’hésite pas à entraîner le public dans l’atelier du chef-d’oeuvre. »

Oiseau rebelle

En 1875, le personnage de Carmen — bohémienne rebelle, femme libre, indépendante et sensuelle — a été très mal reçu. « Le scandale a été total, rappelle Schmitt. La revue de presse du spectacle, c’est une anthologie de la connerie ! Les critiques ont d’abord été choqués par la femme, amorale selon les critères de l’époque, surtout pour le public de l’Opéra Comique, friand d’amour bourgeois. »

« Carmen, c’est un personnage complètement anachronique, intervient Marie-Josée Lord. Tout comme Bizet d’ailleurs, certainement en avance sur son temps. » Heureusement, plusieurs grands compositeurs d’alors, comme Brahms et Tchaïkovski, ont soutenu l’oeuvre, ce qui lui a offert la renommée que l’on sait, cette gloire que Bizet n’aura jamais connue. « Carmen, c’était de la dynamite en 1875 et c’est toujours de la dynamite aujourd’hui », conclut Schmitt.

Une diva pas comme les autres

En 15 ans, Marie-Josée Lord s’est taillé une place de choix dans le milieu de la musique classique, tout comme dans le coeur des Québécois. Avec ses spectacles solos, souvent accompagnés d’un album, la soprano évolue à sa manière. « Dans le monde de l’opéra, j’ai appris de bonnes choses et j’ai constaté des choses décevantes, explique-t-elle. Il a fallu que je détermine où je voulais aller, le chemin que je souhaitais emprunter, ce que je comptais en retirer. Vous savez, quand on ne prend pas ces décisions, d’autres les prennent à notre place. » Pour être heureuse, être en paix avec elle-même, la soprano a fui « les règlements et les clauses bizarres » : « Sinon l’artiste n’a plus sa raison d’être. Tu deviens comme un mime, tu mimes quelque chose qui a existé dans le passé. Amalgame de tous les arts, l’opéra me passionne parce qu’il me donne une liberté que je ne trouvais pas comme pianiste. Cette liberté, je l’obtiens avec les mots, avec les gestes, avec la musique, en me tenant loin des règles et des conventions. Je ne pense pas que je suis une rebelle, je crois tout simplement que je suis une artiste définie. »

Le mystère Carmen

Texte : Éric-Emmanuel Schmitt. Mise en scène : Lorraine Pintal. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde et de Didier Morissonneau. Au TNM du 26 février au 16 mars, puis en tournée au Québec du 19 avril au 15 mai.