«Le terrier»: survivre au vide

Traduite avec des accents très crédibles par Yves Morin, la pièce repose sur un délicat dosage entre deux couleurs.
Photo: Caroline Laberge Traduite avec des accents très crédibles par Yves Morin, la pièce repose sur un délicat dosage entre deux couleurs.

Bonne idée d’offrir à un plus large public cette production fondatrice de la petite compagnie Tableau noir, créée à Fred-Barry en novembre 2016. Ironiquement, la décision de reprendre le spectacle, avec la même équipe, chez Jean-Duceppe aurait été prise avant même que son metteur en scène, Jean-Simon Traversy, n’en devienne l’un des deux directeurs artistiques…

Il est vrai qu’avec son humanité, son texte états-unien centré sur les personnages, son mariage d’émotions et d’humour, Le terrier (Rabbit Hole) paraît taillé idéalement pour la compagnie théâtrale. L’une des qualités de la pièce primée de David Lindsay-Abaire consiste à aborder avec sensibilité son tragique sujet, la mort d’un enfant, sans pourtant verser dans un apitoiement excessif. La scène d’ouverture annonce un peu la couleur : ce qui paraît d’abord une anecdote assez amusante se révèle le chemin détourné que prend la soeur enceinte (Rose-Anne Déry, très naturelle) pour annoncer à Becca (Sandrine Bisson), endeuillée par la mort de son fils unique, cette nouvelle qui pourrait lui faire mal.

L’auteur amorce son récit huit mois après l’événement fatal, dans une sorte d’abîme où la vie doit se poursuivre même si tout est désormais changé. Le terrier expose l’onde d’après-choc, montre comment tous sont affectés, les parents qui vivent leur douleur de manière opposée, mais aussi les proches qui réagissent parfois avec maladresse ou inconfort et jusqu’à l’adolescent (André-Luc Tessier, attachant) impliqué dans l’accident automobile. Elle illustre aussi comment il faut continuer à gérer le quotidien, avec ses discussions parfois banales, absurdes (le rideau de douche…), dans une existence soudain privée de sens.

Traduite avec des accents très crédibles par Yves Morin, la pièce repose sur un délicat dosage entre deux couleurs. Équilibre qui semble a priori rompu lors de la scène du party d’anniversaire, où la colorée mère (Pierrette Robitaille) la tire un peu trop vers la comédie. Mais le tableau finit par éclater dans le malaise, et faire exploser les non-dits. Et plus tard, ce personnage partagera avec sa fille un échange poignant, tout en tristesse tranquille, sur le deuil. Cette pesanteur durable qu’elle compare, avec justesse, à une « brique dans la poche ».

Jean-Simon Traversy a eu l’intelligence de miser sur la sobriété, ce qui signifie notamment désencombrer la scène des accessoires réalistes. La scénographie de Cédric Lord place comme un bloc menaçant au-dessus de la tête des acteurs, tandis qu’elle relègue tous les objets — les jouets du disparu, mais aussi les éléments que les personnages sont censés manipuler — en dessous du plateau. Faisant sentir ainsi tout le vide qui entoure désormais cette maisonnée dévastée par la perte.

Le jeu est généralement empreint de la même économie. Frédéric Blanchette oscille avec une grande justesse entre une surface lisse et la colère que le père laisse parfois éclater. Et Sandrine Bisson allie sa forte présence concrète à une magnifique retenue. Sa Becca se révèle d’autant plus émouvante que sa souffrance est d’abord cachée sous une façade cinglante.

Le terrier

Texte: David Lindsay-Abaire. Mise en scène: Jean-Simon Traversy. Traduction: Yves Morin. Au théâtre Jean-Duceppe, jusqu’au 23 mars.